Août 2015 : le pompidou metz, l’abstraction slovène et la pêche aux canards

août 28, 2015

Au tout début d’un voyage, mon amie et moi avons vu ceci.

Nous avons trouvé l’œuvre belle. Puis j’ai pris un petit livret explicatif proposé par le Centre Pompidou Metz, et à ma grande surprise – comme quoi il ne faut pas se fier aux a priori, et les empiristes anglais du XVIIe siècle ont raison : ce n’est pas parce qu’un événement se répète qu’il se répètera et nous n’avons aucun moyen de savoir que le soleil se lève à l’est – je n’ai trouvé dans ce commentaire d’œuvre contemporaine aucune faute de syntaxe, aucun néologisme inutile et flou, aucune phrase dilatée par le recours itératif à des locutions vides d’information sur le réel, dont on ne sait si le sens est autonymique (se dire soi-même) ou, ce qui est légèrement différent, d’étiquette métalinguistique : désigner le locuteur comme partie prenante d’un groupe semi-privé. Les lèmes « interroger » et « résonance » en sont absents, ce qui constitue à la fois (de mon point de vue) un gage de qualité et (en toute objectivité) une aberration statistique. La Moselle peut être fière.

Une dizaine de jours plus tard, au Musée d’art moderne de Lubjlanja, nous avons vu ceci.

Sympathique oeuvre kinétique (sonore, aussi) de Slavko Tihec. Je ne lis pas le slovène. Pendant ce temps, à Cambrai, des amis pouvaient quelque chose comme cela.

Et alors ? « Le régime esthétique de l’art est une forme sensible hétérogène par rapport aux formes ordinaires de l’expérience. » Jacques Rancière.

La mode féminine, Sénèque et la destruction des bouquins

août 7, 2015

Au faubourg Saint-Germain, il y a eu au XVIIe siècle la naissance de l’érudition tonsurée dans un monastère, puis au XXe siècle, dans les cafés, celle du brio à écharpe sur col de chemise ouvert. Les deux ont disparu, mais du mauriste ou de l’intello, qui eût été le plus perplexe devant ceci – à deux pas du Flore et de l’abbaye.

Une rue du faubourg st germain (détail)

Moi j’aime bien. C’est joli et cela illustre bien le rôle décoratif de la culture dans une société  tristounette. Mais voilà que paf, en poursuivant nonobstant, pouf, un souvenir me revient, d’un passage d’un traité de Sénèque, écouté en voiture lors d’un errance dans la plaine d’Azincourt – j’étais perdu, je cherchais Hesdin, je désirais une friterie, je trouvai le sympathique bled de Desnos, et sur la route du retour vers chez mon amoureuse, stoïque, j’ai appuyé sur rewind.

« Quatre cent mille volumes, superbe monument d’opulence royale, ont péri dans les flammes à Alexandrie. Que d’autres s’appliquent à vanter cette bibliothèque appelée par Tite-Live le chef d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût, ni sollicitude : je vois un luxe littéraire. Que dis-je, littéraire ? Ce n’étaient pas les lettres, mais l’ostentation qu’avaient eu en vue les auteurs de cette collection. Ainsi, tel homme qui n’a même pas cette teinture des lettres qu’on exige dans les esclaves, a des livres qui sans jamais servir à ses études, sont là pour l’ornement de sa salle à manger. Qu’on se borne donc à acheter des livres pour son usage, non pour la montre. (Sénèque, De la tranquillité de l’âme, par. 9.5., dans la traduction pas fort punchy de Charpentier et Lemaistre, 1860.)

Work in progress : l’intro du catalogue Cambrai 1700. A quoi sert un catalogue d’exposition historique ?

août 3, 2015

WORK IN PROGRESS

Extrait de l’introduction du catalogue « Cambrai 1700. Regards sur la société cambrésienne du Grand Siècle ».

…Faire l’histoire de Cambrai ne sert pas, ou plus à se délecter d’un passé vaguement réinventé. En 2015, si tel est le désir (légitime, si l’on est d’humeur nostalgique) qui nous anime, alors on conviendra que laisser libre cours à l’imagination du romancier, ouvrir grandes les vannes de la fiction – aux risques et périls de celui qui s’y commet – vaut mieux que dévoyer sans le dire la discipline sèche et rigoureuse (et passionnante, et intellectuellement jouissive) qu’est l’histoire. De ce point de vue, rappelons ce qui a été dit des centaines de fois depuis les années 1980 : l’histoire, qui appelle à la raison (et ses formes propres de jouissance) n’a presque rien à voir avec la mémoire collective, qui appelle à l’émotion (et à ses formes propres de rationalité, territoire du psychologue ou du tribun, pas de l’historien). D’ailleurs, faire l’histoire de Cambrai ne sert pas prioritairement, ou plus à s’identifier au territoire. Faire l’histoire de Cambrai ne permet pas d’être plus ou moins cambrésien, plus ou moins bon cambrésien. Cette injonction assignée à l’histoire locale – une invention très parisienne et très politique des années 1830 – pose en effet trois problèmes : 1) elle risque nécessairement de conduire à limiter le nombre de ceux qu’on considère comme bons Cambrésiens ; 2) elle conduit à transformer le passé en un catalogue de fétiches (Fénelon), de slogans (Cambrai était une grande ville – ce qui n’a probablement jamais valu que pour le XVe siècle) ou d’anecdotes (Fénelon sortit de sa grande ville pour aller chercher une vache) qui n’ont pas grand chose à voir avec le désir de comprendre le monde, et plus spécifiquement avec l’honnêté intellectuelle. 3) Elle conduit à faire l’impasse sur ce qui parait moins acceptable à notre époque (André Leblon m’a appris, peu avant son décès, que la rue d’Alsace-Lorraine, en 1938, a été rebaptisée en deux segments rue Daladier et rue Chamberlain).

Enfin, je pense pour ma part que faire de l’histoire ne sert pas non plus à savoir d’où on vient, et que par conséquent faire l’histoire de Cambrai ne sert pas à savoir d’où vient Cambrai, comment ce territoire est devenu ce qu’il est, etc. Plus exactement, cette proposition me semble trop incomplète pour être acceptable. Car quand on regarde des documents historiques, même assez récents (trois siècles), quand on regarde les documents qui sont reproduits dans ce livre, ce qu’on mesure en premier lieu, c’est d’où on ne vient pas, c’est tout ce qui nous différencie massivement, complètement d’un monde qui n’a presque rien de commun avec le nôtre. Ce faisant, néanmoins, nous prenons la mesure de ce qui caractérise la société de notre temps. De ce point de vue, faire l’histoire de Cambrai, peut nous aider, par le jeu des différences, à voir ce qu’est Cambrai aujourd’hui – comme le fait de voyager durablement dans une ville étrangère. C’est la première des deux ambitions que, dans ma pratique de conservateur, j’assigne à l’histoire, et qui justifie à mes yeux que la société se donne les moyens d’en conserver les traces – par exemple, en payant mon salaire.

Afin de donner un sens plus concret à cette réflexion liminaire, passons en revue quelques descriptions contemporaines de Cambrai choisies pour leur brièveté << j’en cite une seule à ce stade, mais il en existe au moins trois ou quatre, qui s’inspirent les unes les autres >> : si l’on devait, au Grand Siècle, évoquer cette ville en quelques mots, que disait-on ?

MAC, DEL Bib. A131 - Dictionnaire géographique des Pays-Bas, 1695, p. 24

« Cambray : belle et grande ville Archiépiscopale, avec une forte Citadelle, sur l’Escaut ; capitale du petit païs nommé Cambrésis, annexé à la province de Hainaut. »1

Il est frappant d’observer combien chacun des termes de cette définition contient un sens, recouvre une réalité qui nous sont fondamentalement étrangers. Ville archiépiscopale, autrement dit ville d’un pouvoir matériel et spirituel qui n’existe plus nulle part en Europe, avec ses institutions propres et celles qui l’accompagnent, avec sa population cléricale nombreuse et variée, qui jouit d’un statut juridique particulier. Forte citadelle, soit pouvoir militaire, avec au bas mot des centaines de soldats – entre 5 et 10% de la population selon les années – plus ou moins bien disciplinés, plus ou moins sédentaires, des blessés, des épidémies, des « immigrés » (d’autres régions, d’autres religions – en l’occurrence, le protestantisme). L’Escaut, pas encore canalisé, même si on en parle déjà, qui représente une frontière plus qu’une voie de communication, mais aussi une source d’énergie, avec ses indispensables moulins à eaux – quelle ressemblance avec notre paisible cours d’eau pour plaisanciers, baladeurs et sympathiques poules d’eau ? Capitale du Cambrésis : il faut se représenter qu’il y avait alors une distance plus lointaine (en temps) et plus inégale (en termes de domination) entre Cambrai et, disons, Bertry, qu’il n’y en a aujourd’hui entre Paris ou Bruxelles et Cambrai… Cette distance est concrétisée par les hauts remparts, même pas mentionnés dans la définition, tant c’est avant tout leur existence que signifie, au XVIIe siècle, l’expression belle et grande ville. – nos entrées de ville sont aujourd’hui des autoroutes ; on fermait alors les portes la nuit. Presque en tous points, le rapport entre la ville et la ruralité est différent de celui que nous connaissons. C’est en ce sens, à peine esquissé ici, que l’histoire, et tout particulièrement l’histoire des sociétés préindustrielles est plus affaire d’altérité – d’où on ne vient pas – que de continuité – d’où vient. Voilà pour la première ambition.

Pourtant, la fréquentation des sources et faits historiques fait parfois apparaître de curieuses récurrences. Ainsi, le fonctionnement des Etats de la Ville, Comté et Pays du Cambrésis souligne que l’échelon qui correspond peu ou prou à notre actuel arrondissement (héritage de la Révolution française) était déjà sollicité dans la mise en œuvre de certaines politiques publiques. La délimitation des territoires et la répartition des compétences, au XVIIe siècle, a au demeurant de sérieux airs de « réforme territoriale ». Un projet royal de construction de route en 1738, contesté par les représentants « du territoire », mobilise à peu près les mêmes arguments que ceux employés par les détracteurs du contournement de Cambrai à la fin du XXe siècle (la mort du petit commerce). Ne parlons pas de problèmes de voisinage et de nuisance, dont on vient à se demander s’ils ne constitueraient pas un universel du genre humain citadin… Au-delà de l’amusement qu’ils produisent, ces rapprochements, difficiles, techniques, exigent une précision et des développements particulièrement importants, afin d’en garantir les auteurs contre le vice majeur de l’histoire dévoyée : l’anachronisme involontaire – le fait de projeter sur un temps passé, sans le faire exprès, une réalité qui lui est étrangère2. Ils ont pourtant une utilité : ils nous disent que certains enjeux que notre société pense sur le mode de l’actualité immédiate ne sont pas si récents que cela.

C’est ainsi que la seconde grande ambition de l’historien, ambition qui englobe et complète la première, ambition peut-être frappée de démesure, consiste tout simplement à enrichir notre rapport au temps. Le géographe, le voyageur, parfois l’urbaniste enrichissent notre rapport collectif à l’espace (continuant le travail individuel commencé dans la petite enfance, quand on s’oriente, puis qu’on se représente des lieux voisins – la cuisine, chez Mamie, l’école…). L’historien, qui est comme le géologue ou le paléontologue un professionnel du passé, enrichit notre rapport au temps (en complément de la mobilisation de facultés langagières et d’abstraction élaborées, entre quatre ou six ans, quand « hier », « ce matin » et « dans trois jours » acquièrent du sens). L’espace et le temps étant les deux a priori de l’expérience, ce n’est pas complètement inutile.


 

1Dictionnaire géographique des Païs Bas, du Cambrésis et de Liège, avec des remarques d’histoire et de chronologie et les armes de chaque province, Amsterdam, Henri Wetstein, 1695, p. 24.

2L’anachronisme assumé, en revanche, a une incontestable utilité pédagogique. On en fera régulièrement usage dans ce catalogue d’exposition.


 

Le contexte

Août 2015. Écriture du catalogue Cambrai 1700, dans le cadre des « commémorations » (sic) du tricentenaire de la mort de Fénelon. L’expo portera sur la société cambrésienne au temps du Grand Siècle. Éphémère retour, comme il y a deux ans (La fête s’affiche), à l’activité et au mode de vie du thésard monomaniaque ? Peut-être, et surtout pour le plaisir (ça change), mais aussi dans une perspective intermédiaire : le bouquin ne sera ni ouvrage de recherche, ni ouvrage de vulgarisation, mais un peu des deux. En effet, faute de temps, d’appétence ou de compétence (cela dépend), personne, parmi les acteurs publics ou associatifs qui s’intéressent au patrimoine et à l’histoire de Cambrai, n’a lu les ouvrages fondamentaux et monumentaux relatifs à cette période et à Cambrai (Ph. Guignet, S. Vigneron, M.-L. Leguay, peut-être une exception pour Ch. Leduc ? même pas sûr…) et il fait partie de mon job d’en restituer quelque chose (on n’est pas loin des objectifs de la formation professionnelle). Voilà, en amont, pour la vulgarisation (une certaine vulgarisation, pour public averti – l’expo étant beaucoup plus orientée vers la médiation que son catalogue), avec au passage un arrière-plan d’histoire générale. Mais, en aval, il se trouve (comme pour l’expo sur les affiches, mais dans une moindre mesure) qu’une partie des documents qui seront exposés et publiés sont demeurés inconnus des mêmes chercheurs, et qu’il m’est impossible, en bon chartiste (j’ai été rattrapé par mon destin), de ne pas produire sur eux l’amorce d’un travail d’analyse, et donc de recherche.

 

Pour le plaisir, un document sur le racket d’une institution charitable cambrésienne par l’armée française d’occupation avant le traité de Nimègue.

MAC , DEL Bib. Ms. 71 - Quittance pour le rachat de l'étain et du plomb par la maison Ste Agnes - nov 1677

Escapade à Montsouris 1. Les trois vies du monument Flatters.

juillet 31, 2015

Quand le jadis célèbre Paul Flatters eut été « massacré », comme on disait déjà à l’époque quand une expédition militaire coloniale tournait mal, par les Touaregs, compromettant pour plusieurs générations l’édification d’un chemin de fer français à travers le Sahara, le Conseil municipal de Paris décida d’octroyer à sa veuve une concession, afin que fût érigé un monument en l’honneur du colonel et de sa troupe (1881). L’assez récent parc de Montsouris (1868), pendant méridional du Parc des Buttes Chaumont, outil d’instruction du peuple et d’intégration urbaine du XIVe arrondissement à Paris après l’annexion des communes et des carrières du sud, œuvre des paysagistes Alphand et Barillet Deschamps (le second ayant déjà sévi à Cambrai !), fut choisi pour accueillir la pyramide et sa pompe. Ce choix était dicté par la présence au sein de ce parc d’un pôle à vocation scientifique, technique et militaire : observatoire météo, centre de formation à la géodésie, observatoire astronomique (dont il reste un pavillon, qui accueille aujourd’hui le siège de l’AFA)… A Montsouris étaient formés les explorateurs de l’Empire. C’est à la colline de Montsouris que l’auteur suédois de la fresque des Ingénieurs du bout du monde eût consacré ses premières pages, et à non à Dresde, meilleure université allemande, s’il s’était intéressé à l’empire français.

Bref, la fin tragique de la mission Flatters ayant ému l’opinion publique, on imagine volontiers la pompe républicaine dans ses ors, ses fanfares et ses discours, se déployer solennellement en hommage au civilisateur barbu. On imagine, parce que je n’ai trouvé de plus précis sur le web.

C’est l’âge de la jeunesse : le monument Flatters est fier et sûr de lui. Les innombrables tentatives de relance jusqu’à Vichy d’un projet ferroviaire transsaharien contribuent sans doute à entretenir sa mémoire. Le dimanche, le contremaitre et son épouse, en promenade, le saluent qui d’un lever de capiax, qui d’un sourire coupable.

Mais les temps changent…

Pour un petit bonheur posthume.

« J’en demande pardon par avance à Jésus, / si l’ombre de ma croix s’y couche un peu dessus / pour un petit bonheur posthume… » Comme dix ans plus tard Brassens dans sa supplique (1966), Flatters va pouvoir se rincer l’œil. Et cela, grâce à une conversation policière et érotique entre Hélène (Catelain, bien sûr) et Nestor.

Après la seconde guerre mondiale, les mœurs évoluent. Les embrassades furtives se multiplient, sans que l’âge de l’accession à l’indépendance locative baisse. Comme aujourd’hui dans les pays pauvres, les parcs et les hôtels à deux sous demeurent le lieux des premiers émoi, comme aussi des confidences discrètes.
« Nous étions parvenus devant la pyramide élevée à la mémoire des membres de la mission Flatters, massacrée par les Touaregs en 1881. Ça cadrait avec mon Arabe et ces histoires de carnage. Nous nous assîmes sur un banc. – Tout cela ne me parait pas raisonnable, dit Hélène en se caressant la cuisse elle-même (Comme ça, elle pouvait arrêter le jeu quand cela lui plaisait.) Pas raisonnable, et pas rationnel. »

Martin vint.

Rompu aux déserts, aux Touaregs, aux universitaires du XIXe siècle, Flatters qui n’a pas tressailli face à Burma, l’as du « du bon vieux coup de matraque des familles », ni rougi devant Hélène Cattelain, l’extraordinaire fantasme masculin du troisième quart du XXe siècle (bien moins bien servi par la série télévisée que par la lecture à voix haute de José Heuzé), Flatters le héro, Flatters-le-troisième-républicain-positiviste a trouvé hier, vendredi 31 juillet 2015, vers 17h30, son maître. Il l’a trouvé en la personne de Martin.

– Martin, on ne lèche pas la statue.

Le papa de Martin est patient. En outre, il est handicapé par la présence du petit frère ou de la petite sœur de Martin, qui, porté(e) en bandoulière à hauteur du haut pectoral, pionce sévère. Bon tacticien, il a peut-être envisagé une offensive plus directe, mais la présence d’un tiers ayant smartphone à la main (bibi), l’intimide peut-être. Martin aussi est patient, toutefois, et du haut de ses quatre ou cinq ans, il ne juge pas opportun d’interrompre son investigation buccale de la sculpture monumentale publique d’État (en gros, tout avant Zadkine et Henry Moore ?).

Lui qui n’ignore pas que la synesthésie est parfois appréciée parmi les biens récents circulant sur le marché de l’art, que pense Flatters ? (et tac, une prolepse à tendance anacoluthique).

On est en 2015, et les jardins publics sont des espaces familiaux.

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Jeunes, ambassades, cérémonie : le livre péruvien au miroir de la Ferio del libro

août 3, 2013

Deux ou trois éléments d’histoire du Machu Picchu (XXe-XXIe siècles)

mai 24, 2007

La campagne menée depuis quelques années en faveur de l’érection du site au rang de merveille de monde a suscité des réactions antagonistes. Largement soutenue par l’Etat et les agences de voyage qui y voient un moyen de promouvoir l’industrie touristique péruvienne, elle est critiquée par des individus issus du milieu des sciences sociales, notamment dans la blogosphère (exemple). Ils soulignent que cela ne ferait qu’accentuer encore le fossé entre le pays et un site archéologique et culturel exclusivement visité par des touristes étrangers, sans que soit maîtrisé l’impact sur la population locale. Vous pouvez votez. Auparavant, voici quelques notes de lecture tirées d’un article riche d’informations (mais dont les « problématiques » ne sont pas entièrement convaincantes – le texte est en outre assez mal construit): Mariana Mould de Pease, « Un dia en la vida peruana de Machu Picchu: avance de historia intercultural », dans Revista Complutense de Historia de America, 27 (2001), p. 257-279 (disponible en ligne).

 L’article s’intéresse à la figure célèbre de Hiram Bigham, le « découvreur » du site. Plus qu’au 24 juillet 1911 (arrivée d’Hiram au site), c’est au dimanche 17 octobre 1948, que renvoie le titre de l’article – « un jour dans la vie péruvienne du Machu Picchu » – qui se veut aussi un (lassant) rappel du fait que le Macchu Picchu n’a pas attendu Hiram Bigham pour exister, et qui oppose implicitement la nationalité péruvienne (et oui, le Pérou est  un pays inca) du site à celle plus anglosaxonne du docteur de l’université de Yale, etc.

Le 17 octobre 1948, Hiram revient au Pérou après 30 ans d’absence, et au milieu d’une cérémonie très officielle, inaugure la transformation du vieux chemin inca en piste pratiquable par automobiles. Laquelle route porte son nom. En 1924, le train reliait Cuzco à Aguas Calientes (un village transformé en ville-dortoir touristique). En 1975, 1982 et 1998, le gouvernement central tente d’imposer la construction d’un téléphérique: la population locale, ou plus précisément les autorités locales s’y opposent, à la fois parce qu’ils trouvent l’idée mauvaise et selon une logique institutionnelle de rapport de force centre/périphérie. Il est intéressant de noter que leurs victoires successives ont été essentiellement liées à des démarches auprès de l’UNESCO, et à l’intervention de cet organisme mondial. Deux mondialisations possibles ? Voilà pour une brève histoire événementielle des chemins d’accès au Machu Picchu.

 Dès le départ a été perçue une opposition entre deux cultures. Du coté des pays riches, une culture écrite, une culture du récit de voyages doté de certaines règles, une culture du bien-être économique. C’est ainsi qu’Hiram Bingham est prisonnier de sa propre culture, lui qui après avoir donné à voir Machu Picchu comme le lieu idéal d’une exploration solitaire de l’Amérique, a organisé le pillage du site avec la complicité de la classe politique (c’est l’origine d’une collection d’objets archéologiques conservée à Yale), lui organise son récit pour s’autoproclamer « découvreur » du site, lui surtout qui n’a jamais cessé de le regarder comme un lieu mort et statique, qu’il se devait d’incorporer à l’histoire universelle du monde. Dès 1913, pourtant, il savait que sa manière de procéder ne plaisait pas à tout le monde (correspondance), et de 1915 à 1948, il ne mit pas les pieds au Pérou. Son retour fut pourtant triomphal. Trois semaines plus tôt, un coup d’état militaire avait lieu. Deux semaines plus tôt, le second Congrès Indigéniste Américain est annulé par le nouveau pouvoir en place. Hiram Bigham était invité à cette réunion, dont l’annulation « supprima une bonne occasion d’incorporer le dábat archéologique, historique et anthropologique sur le Machu Picchu à la vie quotidienne du pays. » En 1961 était célébré le cinquantenaire de la « découverte », et on insista encore plus sur l’urgence de développer les infrastructures d’accueil.

« Entre 1948 et le nouveau millénaire s’est crée une large brèche entre l’histoire orale et l’histoire écrite de Machu Picchu. Cette brèche fut une petite fissure entre 1565 et 1911, qui commença à s’élargir et à s’approfondir quand Hiram Bigham s’y introduit. Dans les années 90, la même brèche a atteint des dimensions incommensurables dues aux manoeuvres politiques opérées depuis le secteur « tourisme » du gouvernement central à fin d’atteindre le contrôle de l’accès à Machu Picchu… »

Mariana Mould de Pease appelle à un dialogue inter-culturel sur Machu Picchu. C’est très à la mode.

Billet écrit à San Marcos avec en fond sonore deux plans: « I want to know what love is » (Foreigner, 1984); les cris de protestation d’une « manifestation » étudiante (je n’y vais pas, car elle ne change pas d’une semaine sur l’autre).

Lama et rigolade

mai 18, 2007

Doté depuis cinq jours d’un lourd et antipathique rhume, je me sens autorisé à franchir toutes sortes de limites, à vous présenter quelques histoires vraiments insignifiantes. Tout étudiant-historien qui en premier cycle a fait du XVIIIe a entendu parler de l’introduction du Mérinos dans le Limousin par son intendant, Turgot. Lequel mammifère, je le dis aux autres, vient du véritable pays des tapas : l’Espagne. Ce que l’histoire officielle nous cache, mais que votre serviteur, Prométhée moderne et exilé au pays du ceviche, entend ici même vous révéler, ô jusqu’ici paisible citoyen, c’est qu’un siècle plus tard, d’aucuns virent plus loin, plus inca, plus bonnet péruvien : on tenta alors d’introduire dans ces contrées de stations d’hiver moins chères, les Pyrénées, notre ami, le lama. Que fait l’auteur-dessinateur du Crétin des Alpages ? N’a-t-il pas lu le remarquable opuscule : Nicolas Joly, Projet d’acclimatation du llama et de l’alpaga du Pérou dans les Pyrénées françaises, [Toulouse], [1869 ?], 15p ? Retour sur les faits. Travelling dans le temps. Deux hommes sont les principaux protagonistes de ce drame ovin camélidé : Buffon, Geoffroy Saint-Hilaire. Le premier, célèbre auteur de l’Histoire naturelle – un des best-sellers du XVIIIe siècle – déclare en 1765 au sujet de l’alpaca et du lama : « J’imagine que ces animaux seraient une excellente acquisition pour l’Europe, spécialement pour les Alpes et pour les Pyrénées, et produiraient plus de bien réels que tout le métal du Nouveau-Monde. »[1] Un siècle plus tard, GSH, fondateur du Jardin d’Acclimatation, enfonce le cloud avec l’enclume : « Lors de la découverte de l’Amérique, les Européens y trouvèrent, avec le chien qui s’est rencontré presque partout, trois espèces seulement de quadrupèdes domestiques, le Cochon d’Inde, le Lama et l’Alpaca. Soixante ans s’étaient écoulées que l’inutile Cobaie[2] était naturalisé en Europe :après quatre siècles accomplis, nous attendons encore la domestication du Lama et de l’Alpaca, à la fois bêtes de somme, bêtes laitières, excellents animaux de boucherie, et surtout chargés d’une laine que son extrème abondance, sa finesse dans quelques races, rendent également précieuses. »[3]  Son disciple, Nicolas Joly, entreprend de transformer le projet scientifique (à cette date, une famille lama s’est déjà installée au Bois de Boulogne, et quelques autres dans les Vosges) en chantier d’aménagement du territoire – il s’agit aussi de concurrencer les Anglais qui exportent en France la laine d’alpaca manufacturée. On commence à se demander si c’est sérieux lorsqu’il prend pour exemple de réussite exemplaire le cas d’une bête que je n’ai jamais trouvée omniprésente dans le paysage français (que je connais mal, diraient ma copine et mes amis provinciaux qui, inquièts de mon parisianisme, m’offrirent un jour Astérix et le tour de Gaule – qu’est-ce qu’on se marre). « La domestication de l’Yack ou bœuf laineux du Thibet, et son emploi comme bête de somme dans nos montagnes n’est-elle pas un fait accompli ? » (p8) Je m’insurge en passant que l’Etat n’assume pas ses responsabilités en accomplissant un devoir de mémoire envers la communauté yack. Mais, pour conclure sur le sujet, il convient de crier à la farce (farce de lama ? – c’est gros comme une farce), quand on apprend que le patron politique du projet est le Général Le Bœuf. (sic)2


[1] Cit. par Joly, op.cit., p. 4

[2] Au-delà de l’évidente discrimination raciale dont fait l’objet le cochin d’Inde, il faut ici souligner que beaucoup d’anthropologues andins trouveraient que Geoffroy Saint-Hilaire est un infâme salopard. Le cas du « cuy » est en effet, depuis un livre publié par l’argentin Edouardo Archetti, un classique de l’analyse du comportement irrationel des consommateurs. Extrèmement nutritif, présent en grande abondance, consommé à l’époque coloniale, il ne l’est plus, du fait du formatage des patrons culturels par la mondialisation. Sur ce sujet intéressant, qui met en jeu « la rencontre de deux cultures: la culture de la femme paysanne de la Sierra et la culture des agents de la modernisation », voir le chapitre consacré à Archetti dans un manuel mis en ligne. Au passage, le fait que l’Ecuateur exporte beaucoup de cuys, et pas le Pérou, énerve beaucoup les Péruviens, qui en règle générale sont énervés parce qu’ils exportent moins que leurs voisins tout en ayant, selon eux, plus et mieux. Moi, le cuy, j’en ai mangé une fois et j’en retiens qu’on a les mains grasses après. Il y a plusieurs recettes.

[3] Geoffroy Saint-Hilaire, Acclimatation et domestication des animaux utiles, Paris, 1861, p. 26, cit. par Joly, op.cit., p. 5

Quelques photos d’une campagne électorale à San Marcos

mai 11, 2007

Au mois de mai 2007, aussi bien que les Bahamas, Ecosse, Pays-de-Galles, France, Arménie, Mali, Algérie, Roumanie, Irlande, Ukraine, Monténegro, Turquie et autre Islande, l’Université Nacionale Majeure de Saint Marc – Doyenne d’Amérique s’apprête à voter, et c’est pas de la tarte. Je ne vous résumerai pas les institutions sanmarquiniennes: j’en suis bien incapable. Mais autant les contempteurs de l’université française idéalisant le modèle américain devraient lire cette note de lecture d’un universitaire de Columbia, autant ceux qui auraient la nostalgie de l’autogestion et seraient en faveur d’une forte participation étudiante à la prise de décision feraient mieux d’y penser à deux fois. San Marcos, intense foyer gauchiste (même si depuis dix ans, le corps enseignant revendique de moins en moins d’appartenance politique), s’inspire fortement (au niveau organisationnel) des Etats-Généraux (ironiquement, à travers l’emploi du  terme « estamental » – la « sociedad estamental », c’est la société divisée en trois Etats -, l’Ancien Régime ressurgit au moins autant que les Etats Généraux); l’université est bloquée, la corruption et le népotisme y règnent, l’enseignement y est très inégal. Un ami chargé de TD m’indique: les élèves qui ne fichent rien, ou se moquent de vous, il vaut mieux laisser tranquille, ils ont des groupes derrière eux qui peuvent te virer un prof en trois mois. Il faut dire que les étudiants sont spécialement jeunes, et, du fait de leur situation précaire, vulnérables à la corruption et/ou influence, et que les groupes enseignants  qui aspirent aux plus hautes fonctions sont particulièrement irresponsables. Tout se tient dans un cosmos, et San Marcos en est un.

Avant les élections, les sanmarquinienes, tous un peu artistes dans l’âme, décorent leur université. Voici quelques photos.

banderoles-sociales-5-reduite.jpg Faculté des Sciences Sociales

Faculté des Lettres Faculté des Lettres

Faculté de Droit Un bâtiment de la Faculté de Droit

Faculté d’Economie Faculté d’Economie

La preuve irréfutable que le capitalisme et la lutte antilibérale sont étroitement liés:

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David Copperfield, Mao, Schwarzy, Chabrol, Windows XP, Miguel Grau…: c’est que du bon !

mai 6, 2007

Ce que j’ai lu, avant de partir pour Lima, c’est la moitié de La culture des individus : Dissonances culturelles et distinction de soi de Bernard Lahire. Ce livre explore les variations culturelles intra-individuelles, variations notamment sur l’axe de la « légitimité culturelle »: conformément à l’expérience empirique, et contrairement à l’idée issue d’une lecture caricaturale de Bourdieu, il n’y a pas de corrélation stricte entre hiérarchie sociale et hiérarchie culturelle, car un individu donné a de fait toujours des pratiques culturelles inégalement valorisées par le classement dominant. Pour faire simple, Gérardo, illustre professeur de philosophie nationale au Collège del Pérou, regarde probablement d’infâmes telenovelas (« Dallas » en plus violent et parfois plus sexe, mais plastiquement très proche – je ne sais plus comment on appelle ce type de pélicules qui produit un fort effet de réel). Quant à moi, je fais tout ce que je peux pour m’intégrer, mais maintenant, ô douleur, ô honte, j’ai pris goût au salon bien cosy du Starbucks de l’Ovalo Gutiérrez.

Tout cela est bien beau, mais ne vaut pas une photo prise avec l’accord d’un vendeur de DVD pirates de l’avenue Venezuela, devant l’entrée de l’Université Nationale Majeure de Saint Marc – Doyenne d’Amérique.

culture très variée de l’étudiant sanmarquinien

Quelques compléments d’infos pour ceux qui ne connaissent pas forcément le Pérou:

  • -L’APRA est un mouvement qui fut révolutionnaire et qui correspond aujoud’hui à une gauche très modérée et très corrompue, au pouvoir.
  • -José Maria Arguedas (1911-1969) est une icone et un écrivain péruvien, engagé en faveur de la reconnaissance de la culture andine.
  • -Miguel Grau est le héros national (j’en reparlerai): le « Chevalier des mers » a tenu en échec les Chiliens malgré l’infériorité de la flote péruvienne et malgré un tas de choses; sa grandeur d’âme fut telle qu’il refusa de prendre en chasse des navires vaincus et sauva plutôt un grand nombre de chiliens de la noyade. Il a un tas de statues. Le titre entier du DVD de la dernière colonne de droite, ligne du centre, est: La Guerra del Pacifico: Nobleza y accion de Miguel Grau: El Caballero de los mares, dans la collection « Heroes Maximos del Peru ».
  • -Enfin, introducing, Damas y Caballeros, un personnage récurrent de la scène péruvienne: l’ineffable AUTOESTIMA, qui a notamment motivé une campagne du gouvernement en faveur de la ponctualité.

L’ « écriture » de ce billet a eu pour encouragement musical en boucle « Putting my heart on the line » de Peter Frampton et « La Masa » de Mercedes Sosa.

Varia et revue web

mai 5, 2007

Bonjour,

Pour meubler, quelques annonces et renvois:

  • j’ai récemment lu et apprécié une brève histoire de l’APRA sur le site Ahora… y en la historia, un article consacré à l’émergence d’outsiders lors des récentes élections présidentielles au Pérou, en Equateur et en Bolivie contenu dans la revue électronique Nouveaux Mondes, et (c’est du déjà ancien, mais mon ami Romulo m’avait demandé de le lui traduire à gros traits) une note de lecture de Loïc Wacquant sur les gangs – j’ai aussi trouvé très drôlatique la page de discussion de l’article de la Wikipedia française consacré à ce sociologue.
  • j’ai crée deux pages sur la Wikipedia française, l’une consacrée à la Bibliothèque nationale du Pérou, et l’autre sur l’Université de San Marcos. Merci à Rémi et Marion pour leur aide.
  • je prépare des billets sur les thèmes suivants: l’industrie du livre et la piraterie au Pérou; l’éthnohistoire au Pérou (et ses limites);  
  • je pense inaugurer une série d’interviews (historiens, acteurs du monde du livre, anthropologue…)
  • j’ai depuis longtemps dans l’idée de faire une série de billets consacrés aux Lieux : l’Hostal, l’Eglise (et la Chapelle de rue), le SPA, le Bordel, le Kiosque (à journaux), la Banque (et ses longues queues les jours de paie), le Marché etc.

Le Pérou, c’est quoi ? Hier, à San Marcos, un prêt de livres entre la Bibliothèque de la Faculté des Lettres et la Bibliothèque centrale (de la même université) a failli être compromis. « Il faut remplir le formulaire. Mais la secrétaire qui s’en charge n’est pas là. » -« Ah bon, madame, mais où est-elle ? » -« Esta bailando. Revenez dans un moment, on va téléphoner à la sécurité pour savoir ce qu’il faut faire. » Un mauvais café plus tard: « Nous avons téléphoné à la sécurité, on nous a dit que vous devez être escortés, puisque vous quittez le campus. » -« Mais, madame, nous ne quittons pas le campus, nous allons à le Bibliothèque centrale. » -« Mais vous devez sûrement être escortés quand même. Et ce n’est pas possible. » -Mais, madame, pourquoi ? » -« Estan bailando. » -« Mais puisque, madame, nous ne quittons pas le campus… » Il est finalement apparu que ne quittant pas le campus, nous étions libres de transporter les quinze volumes de Antonio Paulau y Dulcet, Manual del Librerio Hispano-americano, Barcelona, 1948-1968, moins deux tomes manquants, dans deux vieux cartons à bouteilles de vin péruvien. Pour information, à San Marcos est organisé un concours de danse annuel dont le titre est franchement poilant: San Marcos canta, baila y crece.

AJOUT

Le concours avait en fait lieu aujourd’hui, samedi 5 mai, et au terme d’une après-midi au suspense insoutenable, il est apparu que le vainqueur est Servicios técnicos.