Archive for mars 2007

Un objet culturel singulier: la « revista »

mars 31, 2007

La bibliothèque de la Faculté des lettres de l’UNMSM m’a demandé d’organiser une exposition « de las mejoras revistas que tenemos », dans le but d’attirer vers une salle des périodiques peu fréquentée un nombre croissant d’étudiants provenant des cinq écoles de la faculté (littérature, art, bibliothéconomie, communication sociale et pédagogie). Personnellement, j’en suis fort aise car cela me donne l’occasion de découvrir un tas de revues académiques et culturelles sudaméricaines (un petit coup de coeur pour les revues cubaines, pleines de clichés «  »soviétiques » » mais au dessin très soigné). Mais il faut reconnaître que cette collection, au regard des critères des bibliothèques des pays très riches, est mauvaise: entièrement constituée de dons, elle est très irrégulière, et assez disparate. Pourtant, les rares personnes qui connaissent son existence lui reconnaissent un certain prix.

Dans le salon de l’appartement que je partage avec un péruvien, Henry, et une allemande, Sabrina, se trouve un beau meuble qui entre autres fait office de présentoir, et présente des revues très diverses et sans intérêt: un ou deux magazines féminins, quelques numéros du bulletin du P.S. français (héritage d’un de mes prédecesseurs dans la coloc – la série est d’ailleurs beaucoup plus suivie que les collections sanmarquiniennes, puisqu’on continue de recevoir régulièrement la propagande du parti politique avec les photos de S.G. et tout), quelques magazines produits par des offices du tourisme de pays variés etc. Personne ne les lit, jamais. Personnellement, au début, je trouvais cela assez moche.

Troisième lieu, et une photo: une « libreria » de la fameuse rue Quilca, dans le centre historique de Lima. La partie la plus fréquentée de la boutique est une suite de tas de « revistas » – d’autres officines concurrentes ne vendent que des revues. Et un peu plus loin, dans la rue des opticiens, on vous interpelle: « lunettes ? lunettes de soleil ?… revues ? » Certes, le bulletin de telle université bolivienne de la première moitié du XXe siècle, conservé à San Marcos, se distingue par certains aspects du magazine, vendu rue Quilca, intégralement consacré à l’obtention des plus beaux ongles du monde. Pourtant, l’un et l’autre à leurs manières détonnent… et sont rapprochés par un mot unique. En outre, au sein même de la collection universitaire, on trouve – erreur du hasard, ou fait de société – des documents inattendus, tel un numéro du magazine commercial d’Air France… Je fais ici l’hypothèse (peu ambitieuse) que l’objet désigné par le vocable « revista » a une valeur sociale distincte de celle de la « revue » française, est une réalité différente. Voici quelques pistes de reflexion sur ce thème, je vous les soumets…

Je pars d’une observation: le fait que les revues, toutes les revues, au Pérou se conservent (plus qu’ailleurs, tout est relatif) induit une sorte de contradiction entre l’objet et son contenu. En France et dans les autres pays très riches, la revue offre une cohérence entre le contenu et le support, l’un et l’autre étant éphémères : la mode et l’actualité, les deux principaux champs qui s’expriment via ce support, sont par définition provisoires (idem, mais dans une moindre mesure, on peut dire qu’une revue académique propose un « state of the art » qui a priori n’a pas vocation à se maintenir dans le temps, mais qu’on conserve a posteriori pour différentes raisons liées aux impératifs du champs scientifique, notamment la nécessité de pouvoir contrôler l’évolution de la connaissance). Or, autant qu’en Europe, les revistas vendues à Lima sont dédiées aux choses futiles. Leur vente différée sur les marchés et dans les rues estudiantines, leur pérenisation sur un meuble de mon appartement, ou leur amusante intrusion entre deux volumes poussiéreux postérieurs à la Guerre du Pacifique (parce que sinon ils seraient à Santiago), tout cela indique que l’objet « revista » est doté au Pérou d’une longévité qui le distingue de la revue. Pourquoi ?

Les deux raisons principales pourraient bien tenir en quelques mots: prestige de l’écrit original + puissance de l’image. Le second terme est bien connu, et n’a rien d’étranger au monde médiatique des pays très riches. Le premier, en revanche, peut-être en crise à l’heure des engouements numériques dans nos pays, mérite d’être mis en valeur comme fait culturel singulier, et contextualisé. Le livre original neuf ne se vend presque pas au Pérou. Même un groupe bénévole compétent et investi dans la promotion de l’édition péruvienne comme Libros Peruanos est souvent dans l’impossibilité de se procurer les livres qu’il décrit sur son site ! Les quelques librairies indépendantes de Miraflorès n’attirent que la bourgeoisie et leurs fonds demeurent assez limités. Dans une écrasante majorité de la société, le livre péruvien (i.e. consommé par des péruviens) est donc absent ou photocopié. D’autant que le livre d’occasion reste « assez » cher (pour donner une idée, mes amis de San Marcos font une forte différence entre acheter un livre 4 soles, ou 6 soles, différence mathématiquement évidente, mais rapportée en euros, dérisoire)… En revanche, les revistas sont vendues entre 1 et 2 soles (25 à 50 centimes d’euros) l’unité. Dans ces conditions, l’objet revista pourrait bien assumer une fonction de mise à disposition de l’écrit original auprès d’un large public, témoignant du même coup d’un fort prestige de l’écrit et du livre – prestige peu surprenant dans une société où les niveaux d’éducation et d’alphabétisation sont encore très irréguliers. Il m’est arrivé de croiser dans les magasins de « revistas » des clients visiblement en cours d’apprentissage de la lecture.

Revues Revistas Quilca Lima Libreria

(billet écrit très tard avec beaucoup de mojito à l’esprit, pouvant être repris et corrigé par la suite)

Lima Calling: le Punk Rock est né au Pérou

mars 28, 2007

Le Jirón du Mariscal Miller, à sa cuadra 21, est le dépositaire d’une curieuse mémoire…

Punk rock au Pérou: Los Saicos

« EN CE LIEU EST NE LE MOUVEMENT PUNK DANS LE MONDE.
DEMOLITION !!!!!

Les Saicos, groupe de rock de Lince [un district de Lima] qui en 1964 ne jouait que des compositions.  
Le 15 mars 1965 ils enregistraient leur premier disque, un rock’n roll agressif et sauvage qui montrait une attitude sans précédent. A partir de ce moment, ils exerceraient une influence sur la musique, pour toujours.
Ils furent les premiers, dans toute l’Amérique du sud, à enregistrer uniquement des compositions personnelles, anticipant le son qui devait à la fin des 70’s dominer le monde: le PUNK ROCK.
40 ans plus tard, ils sont encore redécouverts par les nouvelles générations.
La municipalité de Lince reconnait leur mérite éternel [lit.: le mérite de ne pas avoir passé de mode], et les décore de sa plus haute médaille civique.
(…)

Cesar Dario Gonzalez Arribasplata
Maire du district de Lince

Lince, 27 mai 2006″

Plus d’infos sur ce groupe influencé par les Beatles, très commercial en son temps (et donc finalement peu punk), et dont la musique est effectivement assez « hard », sur la wikipedia  et sur un site de « hinchas » (fans) qui met en ligne quelques chansons.

Télé, foot et poulet

mars 26, 2007

Une polleria connue du Jirón de la Unión. Deux quartos de pollo a la brasa, une salade chacun, des frites recouvertes de mayonesa, d’aji verde, de kechu, de mostasa (américaine): les quatre cremas qui font la joie du jeune liménien. Que calor. Surtout  que face à nous, enfin face à toute la clientèle, l’équipe junior nationale n’a pas encore été vaincue par son homologue argentine. La chose est d’importance, car si l’actuelle équipe nationale péruvienne est nulle et alcolique, les espoirs, eux, semblent prometteurs. L’ensemble des pollivores suit donc avec une attention particulière, rythmée de « ahh » masculins et – chose plus estrange pour le parisien débarqué – de « ouuuuyyyees » stridents et féminins, la « pelota » – et repelote. Et soudain, consternation tellement générale que j’éprouve moi même un certain ressentissement. L’écran s’est rempli de la tronche d’Alejandro Sanz, chanteur espagnol connu et surtout en tournée au Pérou. On appelle les « mosos », qui évidemment font comme si de rien, puis les hommes se lèvent pour faire face à la situation. Deux atteignent les boutons situés au bas des téléviseurs – photo d’une vie manquée, pour cause d’excès d’aji verde sur les doigts – mais, malgré des efforts répétés, ne parviennent pas à retrouver le bon canal. Explication de Javier Arnao, mon pote sanmarquinien et accessoirement voisin de table, étudiant en linguistique, fan de foot, bref un érudit dans la crise : « tu sais ce qui se passe ? le patron a changé la chaine pour faire partir les gens. Le foot, c’est une arme à double tranchant: ça fait venir les clients, puis ça les fait partir. » Et de fait, cinq minutes plus tard, la voix à vrai dire gonflante d’A. S. a disparu, et les Péruviens « sub-17 » (moins de 17 ans) manquent une occasion. Un repas mémorable.

 Foot Polleria Bar

Un éléphant blanc à Lima

mars 26, 2007

Un « elefante blanco », c’est un édifice devenu fantôme, éventuellement après une période de succès éphémère. Ainsi, le centre commercial Camino Real, lieu fréquenté il y a quinze ans par la haute société, est aujourd’hui déserté par les clients et les boutiques (j’ai trouvé a posteriori un post qui en parle). L’immeuble ici photographié est situé à 200 m de la mairie du quartier huppé de Miraflorès, et son entrée est localisée sur l’assez prestigieuse Calle Shell. Il est donc en pleine zone « pituca » (richarde)… Pourtant, passés quelques étages bel et bien habités, la construction n’a jamais dépassé le stade du gros oeuvre. Très liménien. Moi j’aime bien.

Un éléphant blanc à Lima (construction inachevée)

Image: pharmacies et orgueil national

mars 26, 2007

Pharmacie et patriotisme (2)Pharmacie et patriotisme ()

Deux chaînes de boutiques pharmaceutiques produisent une communication sur le thème de l’appartenance nationale.

Saint-Valentin et anniversaires soviétiques à la Bibliothèque centrale.

mars 17, 2007

L’emploi du qualificatif « soviétique » pour qualifier une mascarade récurrente organisée par les DRH de la Bibliothèque Centrale de l’Université Nationale Majeure de Saint Marc – Doyenne de l’Amérique n’est pas de mon fait, mais comme son auteur est ami et un sanmarquinien, je tais son nom. D’ailleurs j’aurais aussi pu appeler ce post : Le festin dans le Pérou anglo-saxon (VIe-XIe siècles).

Une parenthèse : je préviens tout le monde, c’est-à-dire les amis que j’ai informé de ce blog, mes amis donc, qui savent que j’ai une troublante propension à ne pas faire court, que ce sera pire qu’à l’accoutumée à chaque fois que je parlerai des institutions culturelles péruviennes, par souci légitime d’adhésion à l’esprit qui anime celles-ci en général et qui se reflète en particulier dans leurs noms (à cet égard, la rivale directe de San Marcos, la Pontificia Universidad Católica del Perú n’a rien à lui envier), et aussi par goût. Fin de la parenthèse, du moins le croit-on.


La Saint-Valentin est au Pérou une fête à peine moins commerciale qu’en France, et à peine plus idéologique. Plusieurs faits sociaux peuvent s’y rapporter. 1) le budget « chocolats fourrés » de la garnde majorité des ménages est peu extensible. 2) la Saint-Valentin des pays riches s’efforce d’influer sur le rapport des jeunes couples aux espaces public/privé (sortez au resto ce soir plus qu’aucun autre soir, puis rentrez vous mettre au lit après avoir offert un bijou à votre élu/e) ; or, à Lima, il n’y a pas d’espace privé pour les jeunes couples (je prépare un « post » sur l’Hostal) et l’espace public est en permanence saturé par les couples enlacés, Saint-Valentin ou pas ; par conséquent, la fonction spatiale de la Saint-Valentin des riches ne peut pas s’exercer ici. 3) un autre point dont on reparlera dans ce blog : l’importance du thème de l’unité nationale, proportionnelle à son absence réelle, thème protéiforme qui passe aussi par l’exaltation des liens gratuits entre péruviens (on pense presque à la caritas des théologiens médiévaux, ce qui n’est pas si tiré par les cheveux que cela, vu l’importance de cette notion dans la Théologie de la libération sudaméricaine). Bref, de tout cela il résulte que d’une fête avant tout destinée à relancer la croissance et la démographie, le Pérou a fait « le jour de l’amour et de l’amitié », ce qui sur le papier est chouettos.

Imaginez-vous une salle de classe. Une salle de classe bien éclairée, avec une grande porte et une grande fenêtre qu’on a du mal à ouvrir, et pas de tableau noir. A la place du bureau du maître, il y a une succession de tables disposées en file, et derrière, une file de personnes. En face, dans la salle, un tas de gens assis à des pupîtres individuels avec sur la tablette dudit meuble un verre d’Inca Cola. Le jour de l’amitié, les amis en chef étaient trois, dont le sympathique directeur de la bibliothèque (qui n’a pas eu l’initiative de la chose, comme je l’expliquerai ensuite). Hier, c’était une sélection de sept péquins nés en février et dont on fêtait l’anniversaire collectivement avec un mois de retard. Face à eux, dans les deux cas, et dans la salle, se trouve une bonne partie du personnel de la Central. Dont moi, au premier rang car arrivé en retard. On me sert un gobelet d’Inca Cola. Il est absolument impossible de parler sauf à son voisin immédiat que l’on connaît déjà puisqu’on est arrivé avec. On est prié d’applaudir à intervalles. Parfois, un appel à communications est lancé : quelqu’un veut-il dire un mot ?

C’est alors que la fonction politique prend un peu le dessus sur la fonction sociale, en conservant un niveau sensiblement proche de la mer. Les uns flattent, un autre, visiblement entrainé à la prise de parole dans des cercles rompus à la chose (comprendre : les maoistes héritiers d’une frange non violente du Sentier Lumineux, très nombreux à San Marcos) aligne quelques phrases formatées, hors de propos et faussement revendicatives. A chaque fois, cela paie, car quoi qu’on dise (j’aime les tomates…), on est également applaudi. Les Animaux malades de la peste, sans roi et sans peste…

J’ai pour l’instant laissé un personnage important de coté. Je ne sais pas grand-chose sur elle, je ne connais pas son nom (ou je l’ai oublié, comme toujours), mais puisqu’elle organise le passage des gobelets en plastique d’Inca Kola, on la dira Wealththeow[1]. Wealtheow appartient à un groupe de pression qui est en train de procéder à une épuration des cadres de la Central pour placer des amis selon une logique qui évoque mieux la mafia italienne que le très peu que je sais du syndicalisme. Wealtheow et ses amis ont besoin d’être populaires, notamment auprès des étudiants (moyenne d’âge nettement inférieure à celle d’une université française). Pour cela ils ont organisé une sortie à la plage. Pour cela, ils organisent des mascarades d’anniversaire où les cadres doivent être présents pour rester proches du pouvoir et ne pas être taxés d’indifférence, de désolidarisation etc, et où la majorité du public est constituée d’étudiants qui travaillent à mi-temps, et pour une misère, dans les services dela Central. Wealtheow leur sert des coupes pendant qu’ils écoutent l’un des leurs déclarer « vous êtes ma famille », et une autre « nous sommes la Bibliothèque ».

Puis après des applaudissement renouvelés, on s’en va, sans trop trainer. C’est alors que la vraie question se pose, la seule qui compte : que pensent les étudiants de l’heure qui vient de s’écouler ? Mes amis partagent une opinion : c’est une perte de temps ; certains ajoutent : « ils pourraient nous prévenir à l’avance », ou « ça n’a pas de sens ». Mais si je fais rire tout le monde en leur disant ce que j’en pense, de la fête, eux concluent : « ouais, t’exagères ». Sauf un ou deux amis, un peu plus anciens, un peu plus au fait des luttes de pouvoir, et qui ont vécu dans d’autres pays.

Et Wealtheow est beaucoup moins jolie que dans le texte.

 

P.S.

Si je savais dessiner, j’ajouterai un plan de salle, qui appuierait encore la comparaison (évidemment pas sérieuse) avec le hall anglo-saxon. Car (et là c’est un peu sérieux) si la farce a un cérémonial, elle a aussi un dispositif spatial. Ce qui fiche les jetons, c’est qu’un jour peut-être un érudit analysera cela comme un rite. Et là encore – ce qui ne laisse pas de me surprendre – l’expérience du dépaysement me renvoie à des lectures passées, fait écho à des problématiques apparemment sans lien : P. Buc, The Dangers of Ritual. L' »estrangement » est-il impossible ?


[1] Sur cette princesse porteuse de coupe du Beowulf, cf André Crépin, « Wealtheow’s Offering of the Cup in Beowulf : A Study of Literary Structure », dans M. G. King et W. M. Stevens (ed.), Saints, Scholars and Heroes, Studies in Medieval Culture in honour of Charles W. Jones, Hill Monastic Manuscript Library, 1979, p. 45-57, et A. Gautier, Le festin dans l’Angleterre anglo-saxonne, Rennes, 2006,

Pas de cigarette à la Fac… au XVIIIe siècle

mars 9, 2007

 Parmi les statuts anciens de l’université San Marcos, qui n’était pas encore « Nacional Mayor », ni « Doyenne des Amériques », on trouve ce fragment rigolo:

« Personne ne fumera de cigarette, ni dans les recoins, ni dans sa propre chambre, ni dans celle d’autrui, ni dans un lieu public, ni en privé, sous peine que celui qui serait convaincu de cette faute sera dignement châtié par les punitions que le Recteur décidera… »

 Mais la santé n’est pas la préoccupation des legislateurs:

« … sans que cela signifie l’interdiction de l’usage du tabac en poudre [à priser], parce que celui-ci ne déroge pas d’une bonne engeance, ni n’est étranger aux personnes de distinction. »

Ed. Boletín Bibliográfico: Boletín de la Biblioteca Central de la Universidad Mayor de San Marcos, Lima, XVI:3-4 (déc. 1943)

De la sauce d’Ocopa à la Table du Seigneur: Judas est blanc

mars 8, 2007

 

 Le nom du couvent d’Ocopa évoque d’abord une entrée, ou plutôt une sauce qui après avoir recouvert trois tranches de patate prend forme d’entrée. Ensuite une bibliothèque dont, dit une guide touristique visiblement diaconesse et en tout cas dénuée de sens de l’humour, les Péruviens peuvent être fiers car elle la plus importante du continent américain… par son altitude. Le couvent d’Ocopa fut fondé en 1725 par le franciscain Francisco Jimenez, à 25 kilomètres de la ville aujourd’hui importante de Huancayo. Ce couvent, plus qu’une mission à proprement parler, était, loin de l’hostile et réticente selva, un centre de formation d’où sortaient les évangélisateurs et où trouvaient refuge les retraités. Un lieu important, donc, de la colonisation religieuse. Mais aussi un centre intellectuel où se formèrent d’importants politiques, diplomates, carthographes de la région andine. Le 17 septembre 2004, y fut tenu le premier conseil des ministres en région, sous l’égide du président Toledo lui-même. Celui-ci fit l’éloge du couvent, de « sa glorieuse et héroique mission d’évangélisation et de péruanisation »[1].

Il est aujourd’hui bien vu de montrer un certain respect envers des cultures hier combattues. Ainsi, le réfectoire a été récemment doté de peintures murales par un célèbre artiste huanca, Josué Sanchez. Ces peintures, aux effêts hallucinatoires, couleurs saturées, motifs fantastiques, sont dans la tradition « huancaynenne », mais représentent l’histoire du couvent. Il semble que c’est dans cette salle peinte que s’est tenu le conseil des ministres précité, ce qui inspire deux remarques : 1) l’Italie médiévale n’est pas loin (le pouvoir se met en scène au regard, ou au miroir d’images historiques, politiques, religieuses) ; 2) étant donné l’ambiance peu sereine que constitue le style de Josué Sanchez, on ne s’étonne pas de l’état de la politique au Pérou si son oeuvre est l’horizon le plus immédiat des gouvernants… Plus sérieusement, dans ce comedor se réalise un mélange de ce que vers 1970-80 on eût appelé « tradition et art populaires » et d’histoire religieuse régionale, le tout sanctifié par la résidence d’un jour du pouvoir politique. En elle-même, l’intention idéologique de la peinture murale n’a rien d’original. Les évangélisateurs, un moment ou l’autre, récupèrent et patrimonialisent les cultures qu’ils rencontrent.

Mais s’agirait-il aussi de repentance mémorielle ? A quelques mètres, dans le cloître, un tableau attire l’attention (en tout cas la mienne, et mes amis vont rire). Il s’agit d’une Dernière Cène peinte par un certain Guillermo Ponce en 1997. La composition reprend un schéma de rigueur depuis le XIVe siècle. L’iconographie conserve des éléments plus anciens encore.

La Cène est eucharistique (par opposition relative à la Cène historique qui met l’accent sur la trahison de Judas, et la surprise des apôtres). La peinture est non historiciste : les apôtres n’ont pas des têtes de romains ou de grecs. Par la fenêtre, un flamboyant coucher de soleil berce un couple de lamas. Le pain sur la table n’est pas de la baguette, et on espère pour le saint collège que le vin n’est pas péruvien. Parmi les apôtres, la dominante vestimentaire est celle du « marché inca », attrape-touriste liménien, mais les « phénotypes » (expression souvent entendue ici) représentent la diversité du pays, le peintre ayant mis un soin particulier à explorer toutes les nuances de sa palette pour multiplier les degrés de clarté des peaux des compagnons du Christ. Conformément à une invention médiévale, Judas est roux. Mais si aux XIVe-XVIIe siècles, la rousseur disait le malin, aujourd’hui, cette symbolique s’est estompée. Sous le pinceau de G.P., Judas est avant tout blanc et revêtu d’un costard-cravate. C’est à la fois un business man, ce qui est compatible avec sa bourse (son pêché de convoitise et d’avarice), et un gringo, ce qui n’est indiqué nulle part dans la Patrologie latine. S’agit-il de repentance ? 

Cène - Guillermo Ponce - 1997 (partie)


[1] http://www3.planalfa.es/misionesfranciscanas/Noticias%202004.htm – je cite le rapport des Franciscains, pas le texte même de Toledo.