De la sauce d’Ocopa à la Table du Seigneur: Judas est blanc

 

 Le nom du couvent d’Ocopa évoque d’abord une entrée, ou plutôt une sauce qui après avoir recouvert trois tranches de patate prend forme d’entrée. Ensuite une bibliothèque dont, dit une guide touristique visiblement diaconesse et en tout cas dénuée de sens de l’humour, les Péruviens peuvent être fiers car elle la plus importante du continent américain… par son altitude. Le couvent d’Ocopa fut fondé en 1725 par le franciscain Francisco Jimenez, à 25 kilomètres de la ville aujourd’hui importante de Huancayo. Ce couvent, plus qu’une mission à proprement parler, était, loin de l’hostile et réticente selva, un centre de formation d’où sortaient les évangélisateurs et où trouvaient refuge les retraités. Un lieu important, donc, de la colonisation religieuse. Mais aussi un centre intellectuel où se formèrent d’importants politiques, diplomates, carthographes de la région andine. Le 17 septembre 2004, y fut tenu le premier conseil des ministres en région, sous l’égide du président Toledo lui-même. Celui-ci fit l’éloge du couvent, de « sa glorieuse et héroique mission d’évangélisation et de péruanisation »[1].

Il est aujourd’hui bien vu de montrer un certain respect envers des cultures hier combattues. Ainsi, le réfectoire a été récemment doté de peintures murales par un célèbre artiste huanca, Josué Sanchez. Ces peintures, aux effêts hallucinatoires, couleurs saturées, motifs fantastiques, sont dans la tradition « huancaynenne », mais représentent l’histoire du couvent. Il semble que c’est dans cette salle peinte que s’est tenu le conseil des ministres précité, ce qui inspire deux remarques : 1) l’Italie médiévale n’est pas loin (le pouvoir se met en scène au regard, ou au miroir d’images historiques, politiques, religieuses) ; 2) étant donné l’ambiance peu sereine que constitue le style de Josué Sanchez, on ne s’étonne pas de l’état de la politique au Pérou si son oeuvre est l’horizon le plus immédiat des gouvernants… Plus sérieusement, dans ce comedor se réalise un mélange de ce que vers 1970-80 on eût appelé « tradition et art populaires » et d’histoire religieuse régionale, le tout sanctifié par la résidence d’un jour du pouvoir politique. En elle-même, l’intention idéologique de la peinture murale n’a rien d’original. Les évangélisateurs, un moment ou l’autre, récupèrent et patrimonialisent les cultures qu’ils rencontrent.

Mais s’agirait-il aussi de repentance mémorielle ? A quelques mètres, dans le cloître, un tableau attire l’attention (en tout cas la mienne, et mes amis vont rire). Il s’agit d’une Dernière Cène peinte par un certain Guillermo Ponce en 1997. La composition reprend un schéma de rigueur depuis le XIVe siècle. L’iconographie conserve des éléments plus anciens encore.

La Cène est eucharistique (par opposition relative à la Cène historique qui met l’accent sur la trahison de Judas, et la surprise des apôtres). La peinture est non historiciste : les apôtres n’ont pas des têtes de romains ou de grecs. Par la fenêtre, un flamboyant coucher de soleil berce un couple de lamas. Le pain sur la table n’est pas de la baguette, et on espère pour le saint collège que le vin n’est pas péruvien. Parmi les apôtres, la dominante vestimentaire est celle du « marché inca », attrape-touriste liménien, mais les « phénotypes » (expression souvent entendue ici) représentent la diversité du pays, le peintre ayant mis un soin particulier à explorer toutes les nuances de sa palette pour multiplier les degrés de clarté des peaux des compagnons du Christ. Conformément à une invention médiévale, Judas est roux. Mais si aux XIVe-XVIIe siècles, la rousseur disait le malin, aujourd’hui, cette symbolique s’est estompée. Sous le pinceau de G.P., Judas est avant tout blanc et revêtu d’un costard-cravate. C’est à la fois un business man, ce qui est compatible avec sa bourse (son pêché de convoitise et d’avarice), et un gringo, ce qui n’est indiqué nulle part dans la Patrologie latine. S’agit-il de repentance ? 

Cène - Guillermo Ponce - 1997 (partie)


[1] http://www3.planalfa.es/misionesfranciscanas/Noticias%202004.htm – je cite le rapport des Franciscains, pas le texte même de Toledo.

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