Saint-Valentin et anniversaires soviétiques à la Bibliothèque centrale.

L’emploi du qualificatif « soviétique » pour qualifier une mascarade récurrente organisée par les DRH de la Bibliothèque Centrale de l’Université Nationale Majeure de Saint Marc – Doyenne de l’Amérique n’est pas de mon fait, mais comme son auteur est ami et un sanmarquinien, je tais son nom. D’ailleurs j’aurais aussi pu appeler ce post : Le festin dans le Pérou anglo-saxon (VIe-XIe siècles).

Une parenthèse : je préviens tout le monde, c’est-à-dire les amis que j’ai informé de ce blog, mes amis donc, qui savent que j’ai une troublante propension à ne pas faire court, que ce sera pire qu’à l’accoutumée à chaque fois que je parlerai des institutions culturelles péruviennes, par souci légitime d’adhésion à l’esprit qui anime celles-ci en général et qui se reflète en particulier dans leurs noms (à cet égard, la rivale directe de San Marcos, la Pontificia Universidad Católica del Perú n’a rien à lui envier), et aussi par goût. Fin de la parenthèse, du moins le croit-on.


La Saint-Valentin est au Pérou une fête à peine moins commerciale qu’en France, et à peine plus idéologique. Plusieurs faits sociaux peuvent s’y rapporter. 1) le budget « chocolats fourrés » de la garnde majorité des ménages est peu extensible. 2) la Saint-Valentin des pays riches s’efforce d’influer sur le rapport des jeunes couples aux espaces public/privé (sortez au resto ce soir plus qu’aucun autre soir, puis rentrez vous mettre au lit après avoir offert un bijou à votre élu/e) ; or, à Lima, il n’y a pas d’espace privé pour les jeunes couples (je prépare un « post » sur l’Hostal) et l’espace public est en permanence saturé par les couples enlacés, Saint-Valentin ou pas ; par conséquent, la fonction spatiale de la Saint-Valentin des riches ne peut pas s’exercer ici. 3) un autre point dont on reparlera dans ce blog : l’importance du thème de l’unité nationale, proportionnelle à son absence réelle, thème protéiforme qui passe aussi par l’exaltation des liens gratuits entre péruviens (on pense presque à la caritas des théologiens médiévaux, ce qui n’est pas si tiré par les cheveux que cela, vu l’importance de cette notion dans la Théologie de la libération sudaméricaine). Bref, de tout cela il résulte que d’une fête avant tout destinée à relancer la croissance et la démographie, le Pérou a fait « le jour de l’amour et de l’amitié », ce qui sur le papier est chouettos.

Imaginez-vous une salle de classe. Une salle de classe bien éclairée, avec une grande porte et une grande fenêtre qu’on a du mal à ouvrir, et pas de tableau noir. A la place du bureau du maître, il y a une succession de tables disposées en file, et derrière, une file de personnes. En face, dans la salle, un tas de gens assis à des pupîtres individuels avec sur la tablette dudit meuble un verre d’Inca Cola. Le jour de l’amitié, les amis en chef étaient trois, dont le sympathique directeur de la bibliothèque (qui n’a pas eu l’initiative de la chose, comme je l’expliquerai ensuite). Hier, c’était une sélection de sept péquins nés en février et dont on fêtait l’anniversaire collectivement avec un mois de retard. Face à eux, dans les deux cas, et dans la salle, se trouve une bonne partie du personnel de la Central. Dont moi, au premier rang car arrivé en retard. On me sert un gobelet d’Inca Cola. Il est absolument impossible de parler sauf à son voisin immédiat que l’on connaît déjà puisqu’on est arrivé avec. On est prié d’applaudir à intervalles. Parfois, un appel à communications est lancé : quelqu’un veut-il dire un mot ?

C’est alors que la fonction politique prend un peu le dessus sur la fonction sociale, en conservant un niveau sensiblement proche de la mer. Les uns flattent, un autre, visiblement entrainé à la prise de parole dans des cercles rompus à la chose (comprendre : les maoistes héritiers d’une frange non violente du Sentier Lumineux, très nombreux à San Marcos) aligne quelques phrases formatées, hors de propos et faussement revendicatives. A chaque fois, cela paie, car quoi qu’on dise (j’aime les tomates…), on est également applaudi. Les Animaux malades de la peste, sans roi et sans peste…

J’ai pour l’instant laissé un personnage important de coté. Je ne sais pas grand-chose sur elle, je ne connais pas son nom (ou je l’ai oublié, comme toujours), mais puisqu’elle organise le passage des gobelets en plastique d’Inca Kola, on la dira Wealththeow[1]. Wealtheow appartient à un groupe de pression qui est en train de procéder à une épuration des cadres de la Central pour placer des amis selon une logique qui évoque mieux la mafia italienne que le très peu que je sais du syndicalisme. Wealtheow et ses amis ont besoin d’être populaires, notamment auprès des étudiants (moyenne d’âge nettement inférieure à celle d’une université française). Pour cela ils ont organisé une sortie à la plage. Pour cela, ils organisent des mascarades d’anniversaire où les cadres doivent être présents pour rester proches du pouvoir et ne pas être taxés d’indifférence, de désolidarisation etc, et où la majorité du public est constituée d’étudiants qui travaillent à mi-temps, et pour une misère, dans les services dela Central. Wealtheow leur sert des coupes pendant qu’ils écoutent l’un des leurs déclarer « vous êtes ma famille », et une autre « nous sommes la Bibliothèque ».

Puis après des applaudissement renouvelés, on s’en va, sans trop trainer. C’est alors que la vraie question se pose, la seule qui compte : que pensent les étudiants de l’heure qui vient de s’écouler ? Mes amis partagent une opinion : c’est une perte de temps ; certains ajoutent : « ils pourraient nous prévenir à l’avance », ou « ça n’a pas de sens ». Mais si je fais rire tout le monde en leur disant ce que j’en pense, de la fête, eux concluent : « ouais, t’exagères ». Sauf un ou deux amis, un peu plus anciens, un peu plus au fait des luttes de pouvoir, et qui ont vécu dans d’autres pays.

Et Wealtheow est beaucoup moins jolie que dans le texte.

 

P.S.

Si je savais dessiner, j’ajouterai un plan de salle, qui appuierait encore la comparaison (évidemment pas sérieuse) avec le hall anglo-saxon. Car (et là c’est un peu sérieux) si la farce a un cérémonial, elle a aussi un dispositif spatial. Ce qui fiche les jetons, c’est qu’un jour peut-être un érudit analysera cela comme un rite. Et là encore – ce qui ne laisse pas de me surprendre – l’expérience du dépaysement me renvoie à des lectures passées, fait écho à des problématiques apparemment sans lien : P. Buc, The Dangers of Ritual. L' »estrangement » est-il impossible ?


[1] Sur cette princesse porteuse de coupe du Beowulf, cf André Crépin, « Wealtheow’s Offering of the Cup in Beowulf : A Study of Literary Structure », dans M. G. King et W. M. Stevens (ed.), Saints, Scholars and Heroes, Studies in Medieval Culture in honour of Charles W. Jones, Hill Monastic Manuscript Library, 1979, p. 45-57, et A. Gautier, Le festin dans l’Angleterre anglo-saxonne, Rennes, 2006,

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