Péruviennes, beauté, champignons et supermarché

Il est licite de trouver étrange ou stupide le titre de ce post, et à moi de préciser les conditions de son élaboration. Comme chacun sait, un blog est référencé d’abord par des étiquettes (tags) et catégories, ensuite par les titres des posts, ensuite éventuellement par le contenu. Les anxieux de l’internet qui y voient un maelstrom vertigineux où toutes les voies mènent à la perdition (au sens premier et correct, ou pas) seront réjouis et confortés par une révélation: de mon blog, le post qui ces derniers temps a connu le plus franc (tout est relatif, quand même) succès est celui consacré à une pratique culturelle centrée sur la volaille, et intitulé « télé, foot et poulet ». En effet, de nombreux et, je n’en doute pas, sympathiques internautes  m’ont découvert au cours d’une recherche sur un événement affectant un autre rite, en l’occurence le changement de chaîne de la retransmission dominicale et résumée de la semaine footbalistique. « Télé-Foot » m’ayant rendu célèbre (enfin, tout est relatif), je me suis promis de ne jamais m’interdire d’employer des mots clés un peu factices dans l’élaboration des titres. Je commence très soft avec « beauté », « champignons », « supermarché », qui devraient amener à ce blog consacré à la Ville des Rois un public oecuménique constitué des afficionados de Jean-Pierre Coffe, des lectrices de Marie-Claire, des ménagèr(e)s du net, des amateurs d’hallucinations et cetera, et cetera, et alia. Qu’on se rassure, j’éviterai tant le vocabulaire pornographique que les références star-académiques.

Par ailleurs, il se trouve que je vais effectivement parler d’un supermarché, de beauté corporelle, et de dermatologie. Il se trouve encore que dans un univers machiste la distinction sociale par la beauté passe d’abord par la distinction sociale par la beauté des femmes, et que je vais donc surtout parler des Péruviennes. Mon titre n’est donc pas traître.

« Tu devrais mettre des gants ! » Je répondis à mes collègues bibliothécaires qu’à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France – qui esthétiquement et sémiotiquement a beaucoup à voir avec les immeubles fortifiés de la haute bourgeoisie liménienne – ni les lecteurs, ni les conservateurs ne mettent des gants, idem à la National Library of Scotland, idem à la Thomas Fisher Library de Toronto… Blablabla, je sens déjà que je devrais me faire plus discret sur mes voyages (mes privilèges), quand on me répond gentiment, avec une once de commisération, « il ne s’agit pas des livres, mais de te toi: tu vas attraper des champignons. » Ah ? C’est un fait, la plupart des collections des bibliothèques des pays très riches sont chimiquement ou biologiquement (je ne sais pas comment on doit dire) stabilisées et neutralisées, alors que la salle des périodiques de la Faculté des lettres, au troisième étage sans ventilateur dans une des villes les plus humides du monde constitue probablement un Disney World de nos amis hongos. Pourtant, j’ai peine à croire que se laver les mains ne suffit pas. Une camarade me montre ses doigts: plusieurs cicatrices, un champignon chronique. Rien d’extraordinaire dans un monde ou l’état intact de la peau est un privilège de classe. Car ce ne sont pas les livres qui sont en cause (m’enfin), mais l’habitat et le budget santé des familles.

Le Wong de Miraflorès. Wong est la marque de grande distribution la plus classieuse; sa sous-marque, Metro, est déjà très correcte ! (Une parenthèse: à Lima, faire ses courses dans un des nombreux supermarchés – quelque soit l’enseigne – coûte plus chèr que les faire dans les marchés et/ou les petite épiceries de quartier.) Le Wong de Miraflorès est situé sur l’Ovalo Gutierrez, un endroit très bien avec un grand cinéma, un Starbucks, une libraire assez importante, et où débouchent de nombreux axes chics. A l’intérieur, on trouve des airs de mall américain, avec une fontaine et des bancs en bois sur lesquels on peut se poser et boire un expresso très correct. Les produits sont les meilleurs de la ville : fromages français (« fourme de Ambert », « bleue d’Auvergne », « reblechon »…), pâtes italiennes, saucisses suisses (je ne sais pourquoi, mais on ne saurait minimiser l’importance de la saucisse suisse au Pérou…), cafés fair-trade et organiques, etc, etc, et alia. Habitant assez près (bien que dans une cuadra à peine plus clase media), j’y vais environ une fois par semaine pour acheter de la viande argentine (c’est le seul endroit où l’on peut procurer un assez bon steack).

Revenons-en à la hierarchie sociodermique. Nous autres français vivons dans un pays très riche où les services de soins et les conditions d’hygiène ont progressivement réduit le fonds de commerce des médecins spécialistes de la peau aux maladies rares et au traitement de l’acnée juvénile. Par conséquent, quand nous pensons à la valeur sociale de la peau, nous pensons uniquement à sa couleur, au racisme. Soit dit en passant, nous nous interdisons ainsi de comprendre un lieu commun de notre littérature (XIIe-XIXe siècle, au moins), dans laquelle l’évocation de la belle peau blanche et des antagonistes « brulures du soleil » ne saurait recouper le couple clair/mat, du moins pas celui en vigueur dans notre système de représentations[1] . Les études consacrées par M. Pastoureau aux couleurs suggèrent qu’il n’y a probablement aucune continuité « de tout temps… » dans l’évocation de la blancheur de la peau; sans nous hasarder à faire une étude en deux minutes, il suffit de mentionner qu’à Rome c’est « cultus » qui définit le mieux la beauté corporelle (et plus que la blancheur, c’est l’éclat qui est évoqué), tandis qu’au Moyen Âge chrétien, l’obsession de la blancheur a bien sûr des origines morales corroborées par un rejet du maquillage. Et une lecture littérale ou anachronique du cliché, postérieur, qui oppose la peau bronzée du paysan au blanc épiderme de la marquise, n’est pas sans poser problème dans la Normandie de Madame Bovary… En revanche, si la couleur est un fait culturel (et donc un fait spécialement soumis aux changements historiques), on peut postuler que l’opposition entre une belle peau et une peau vérolée, opposition plus proche de la nature du corps, a moins varié en tant que différence. En d’autres termes, plus que le Gaffiot, une visite au Wong de Miraflores permet d’appréhender la beauté de Didon.

Ce n’est pas qu’il n’y ait pas aussi et encore des différences de couleur dans la société liménienne. Au contraire. Peu ou pas de chollos (indiens des Andes) dans ledit supermarché, mais beaucoup de criollos (type européen), voire des gringos (moi). Mais cette ségrégation-là, cela se sent, est sur le déclin. Surtout, pour peu qu’on descende un tout petit-peu dans la hiérarchie sociale (un autre supermarché un peu moins coté mais dans un quartier tout aussi huppé), elle s’efface de plus en plus vite. En revanche, Dios Santos, quelles peaux ! Tout simplement nettes, lisses, quelconques. Mais une immersion quotidienne dans des bus, des rues, des bureaux où chacun porte la grosse cicatrice d’une vaccination faite à la va-vite, des traces de chûte, parfois de champignons grattés etc – traces que très vite on ne voit plus – rend visible, au Wong de Miraflorès, le « splendor » latin.

La prolifération des pharmacies est une maladie parisienne. Ici, innombrable est la quantité de salons de beauté. Règne de l’image ? Bien sûr, mais aussi des corps différents, qui commandent de singulières différences sociales.


[1] La bibliographie sur l’histoire de la beauté est abondante (Vigarello, Eco et compagnie). Plus intéressant, un volume que je n’ai pas pu consulter (c’est quasi une blague de le dire, vu l’état des collections des BU péruviennes), celui sur la peau publié dans la collection Micrologus, qui contient notamment un article de Danielle Jacquart: . Et voici une impressionnante étude lexicale comparée: http://www.phil.muni.cz/rom/erb/6duchacek65-opraveno.rtf

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3 Réponses to “Péruviennes, beauté, champignons et supermarché”

  1. Guillaume Says:

    Tres bonne idée celle du titre qui rameute les internautes heheh!! c’est vrai quíl est souvent surprenant de voir comment est arrivé un internaute sur nos blogs. (pour ceux qui ne sont pas au courant, nous avons une option sur WordPress pour voir quels sont les mots choisis par les internautes sur les moteurs de recherche qui les font atterrir sur le blog!)
    Par contre, le titre est vraiment trompeur ! Moi qui pensais que tu nous raconterais une histoire de rencontre avec une jolie peruvienne faisant ses courses dans un supermarché au rayon légume! j’suis décu 🙂

  2. 5h12 Says:

    Excellent billet, merci.
    J’ai ce rêve tenace de venir un jour habiter au Pérou mais je n’en connais que la version littéraire des romans de Vargas Llosa. Actuellement enseignant en Corée du Sud, ce serait un brave changement, sans compter que je ne parle pas du tout espagnol. Un rêve donc, mais, en attendant le prochain opus de Mario VL, que ce blog alimentera.

  3. Lightman Says:

    Des fromages français au Pérou, marrant ! 🙂

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