Un plagiaire par anticipation: Alphonse Esquiros

Homme politique libéral, Alphonse Esquiros (1812-1876) s’exile après le coup d’Etat de 1851. Il rejoint d’abord la Belgique, puis passe en Angleterre. De Londres, il écrit des chroniques publiées dans La Revue des deux mondes et réunies progressivement dans une série de volumes édités par Hetzel et portant titre L’Angleterre et la vie anglaise. Dans une introduction, Esquiros définit son projet. Plagiant par anticipation Max Weber et Pierre Goubert (et véhiculant en fait un vieux cliché), il dit avoir d’abord été tenté par une réflexion sur la puissance et l’heureuse destinée des nations protestantes. « J’écartai pourtant ce point de vue jusqu’à nouvel ordre, et cela pour plus d’une raison. » Il n’en donne qu’une: le sujet de thèse est déjà déposé (« il y avait le danger de se rencontrer dans cette voie avec d’autres écrivains français qui avaient déjà signalé les grandeurs du gouvernement anglais »), mais en l’absence d’un fichier de Nanterre, on peut penser qu’il s’agit d’un faux motif, voire qu’en évoquant le thème, notre Alphonse n’a fait que consacrer à un passage obligé. Il poursuit:

« Abandonnant dès lors tout parti pris, toute idée préconçue, je me mis à étudier sans beaucoup d’ordre, et pour ainsi dire, comme ils me tombaient sous la main les feuillets épars qui composent le livre de la civilisation britannique. » (p. 6)

Le but de l’auteur est de lutter contre les préjugés – en particulier les préjugés nationaux qui forgent les inimitiés, mais pas uniquement:

« Il y a pourtant un préjugé beaucoup trop répandu et contre lequel je saisis cette occasion de protester. On se figure en général que les étrangers n’entendent rien aux affaires de leurs voisins et ne connaissent que leur pays. Je me demande si ce n’est point tout le contraire qui est vrai. L’habitude de vivre dans un milieu social, où l’on est né et où l’on s’enracine de jour en jour par la lente et incalculable puissance de l’habitude, émousse très légèrement la délicatesse des impressions. Juger, c’est comparer; or les éléments d’une comparaison manquent à la plupart de ceux qui veulent porter un jugement sur leur propre nation… » (p. 10)

D’une pierre, deux coups: anthropologie comme révélateur de ce que l’évidence a rendu invisible; perspective comparatiste. Parmi les textes d’Esquiros, on trouve des considérations sur « l’utilité sociale des petits métiers » londoniens, « chauvinisme n’est pas patriotisme » etc.

Je vais essayer de me procurer les cinq volumes sur E-bay. Je consulterais volontiers, aussi, un article de la French Review consacré à l’oeuvre d’Esquiros, mais cela attendra quelques mois.

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Une Réponse to “Un plagiaire par anticipation: Alphonse Esquiros”

  1. marion Says:

    Pourquoi penser que les « écrivains français » qui ont retenu Esquiros dans son projet initial sont des thésards non inscrits au fichier des thèses de Nanterre. Je me permettrais de suggérer une hypothèse sans doute moins amusante, mais peut-être plus sérieuse (quoique): François Guizot pourrait bien être visé. A cette date, il a déjà publié plusieurs travaux sur l’Angleterre dans laquelle il vécut d’abord comme ambassadeur, puis, quelques années plus tard, comme réfugié politique. Notons en outre que Guizot a publié de nombreux articles dans la Revue des Deux Mondes : un élément qui pourrait venir étayer l’hypothèse ici formulée.
    Affaire à suivre…

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