Archive for juillet 2015

Escapade à Montsouris 1. Les trois vies du monument Flatters.

juillet 31, 2015

Quand le jadis célèbre Paul Flatters eut été « massacré », comme on disait déjà à l’époque quand une expédition militaire coloniale tournait mal, par les Touaregs, compromettant pour plusieurs générations l’édification d’un chemin de fer français à travers le Sahara, le Conseil municipal de Paris décida d’octroyer à sa veuve une concession, afin que fût érigé un monument en l’honneur du colonel et de sa troupe (1881). L’assez récent parc de Montsouris (1868), pendant méridional du Parc des Buttes Chaumont, outil d’instruction du peuple et d’intégration urbaine du XIVe arrondissement à Paris après l’annexion des communes et des carrières du sud, œuvre des paysagistes Alphand et Barillet Deschamps (le second ayant déjà sévi à Cambrai !), fut choisi pour accueillir la pyramide et sa pompe. Ce choix était dicté par la présence au sein de ce parc d’un pôle à vocation scientifique, technique et militaire : observatoire météo, centre de formation à la géodésie, observatoire astronomique (dont il reste un pavillon, qui accueille aujourd’hui le siège de l’AFA)… A Montsouris étaient formés les explorateurs de l’Empire. C’est à la colline de Montsouris que l’auteur suédois de la fresque des Ingénieurs du bout du monde eût consacré ses premières pages, et à non à Dresde, meilleure université allemande, s’il s’était intéressé à l’empire français.

Bref, la fin tragique de la mission Flatters ayant ému l’opinion publique, on imagine volontiers la pompe républicaine dans ses ors, ses fanfares et ses discours, se déployer solennellement en hommage au civilisateur barbu. On imagine, parce que je n’ai trouvé de plus précis sur le web.

C’est l’âge de la jeunesse : le monument Flatters est fier et sûr de lui. Les innombrables tentatives de relance jusqu’à Vichy d’un projet ferroviaire transsaharien contribuent sans doute à entretenir sa mémoire. Le dimanche, le contremaitre et son épouse, en promenade, le saluent qui d’un lever de capiax, qui d’un sourire coupable.

Mais les temps changent…

Pour un petit bonheur posthume.

« J’en demande pardon par avance à Jésus, / si l’ombre de ma croix s’y couche un peu dessus / pour un petit bonheur posthume… » Comme dix ans plus tard Brassens dans sa supplique (1966), Flatters va pouvoir se rincer l’œil. Et cela, grâce à une conversation policière et érotique entre Hélène (Catelain, bien sûr) et Nestor.

Après la seconde guerre mondiale, les mœurs évoluent. Les embrassades furtives se multiplient, sans que l’âge de l’accession à l’indépendance locative baisse. Comme aujourd’hui dans les pays pauvres, les parcs et les hôtels à deux sous demeurent le lieux des premiers émoi, comme aussi des confidences discrètes.
« Nous étions parvenus devant la pyramide élevée à la mémoire des membres de la mission Flatters, massacrée par les Touaregs en 1881. Ça cadrait avec mon Arabe et ces histoires de carnage. Nous nous assîmes sur un banc. – Tout cela ne me parait pas raisonnable, dit Hélène en se caressant la cuisse elle-même (Comme ça, elle pouvait arrêter le jeu quand cela lui plaisait.) Pas raisonnable, et pas rationnel. »

Martin vint.

Rompu aux déserts, aux Touaregs, aux universitaires du XIXe siècle, Flatters qui n’a pas tressailli face à Burma, l’as du « du bon vieux coup de matraque des familles », ni rougi devant Hélène Cattelain, l’extraordinaire fantasme masculin du troisième quart du XXe siècle (bien moins bien servi par la série télévisée que par la lecture à voix haute de José Heuzé), Flatters le héro, Flatters-le-troisième-républicain-positiviste a trouvé hier, vendredi 31 juillet 2015, vers 17h30, son maître. Il l’a trouvé en la personne de Martin.

– Martin, on ne lèche pas la statue.

Le papa de Martin est patient. En outre, il est handicapé par la présence du petit frère ou de la petite sœur de Martin, qui, porté(e) en bandoulière à hauteur du haut pectoral, pionce sévère. Bon tacticien, il a peut-être envisagé une offensive plus directe, mais la présence d’un tiers ayant smartphone à la main (bibi), l’intimide peut-être. Martin aussi est patient, toutefois, et du haut de ses quatre ou cinq ans, il ne juge pas opportun d’interrompre son investigation buccale de la sculpture monumentale publique d’État (en gros, tout avant Zadkine et Henry Moore ?).

Lui qui n’ignore pas que la synesthésie est parfois appréciée parmi les biens récents circulant sur le marché de l’art, que pense Flatters ? (et tac, une prolepse à tendance anacoluthique).

On est en 2015, et les jardins publics sont des espaces familiaux.

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