Archive for the ‘Bibliothèque’ Category

La mode féminine, Sénèque et la destruction des bouquins

août 7, 2015

Au faubourg Saint-Germain, il y a eu au XVIIe siècle la naissance de l’érudition tonsurée dans un monastère, puis au XXe siècle, dans les cafés, celle du brio à écharpe sur col de chemise ouvert. Les deux ont disparu, mais du mauriste ou de l’intello, qui eût été le plus perplexe devant ceci – à deux pas du Flore et de l’abbaye.

Une rue du faubourg st germain (détail)

Moi j’aime bien. C’est joli et cela illustre bien le rôle décoratif de la culture dans une société  tristounette. Mais voilà que paf, en poursuivant nonobstant, pouf, un souvenir me revient, d’un passage d’un traité de Sénèque, écouté en voiture lors d’un errance dans la plaine d’Azincourt – j’étais perdu, je cherchais Hesdin, je désirais une friterie, je trouvai le sympathique bled de Desnos, et sur la route du retour vers chez mon amoureuse, stoïque, j’ai appuyé sur rewind.

« Quatre cent mille volumes, superbe monument d’opulence royale, ont péri dans les flammes à Alexandrie. Que d’autres s’appliquent à vanter cette bibliothèque appelée par Tite-Live le chef d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût, ni sollicitude : je vois un luxe littéraire. Que dis-je, littéraire ? Ce n’étaient pas les lettres, mais l’ostentation qu’avaient eu en vue les auteurs de cette collection. Ainsi, tel homme qui n’a même pas cette teinture des lettres qu’on exige dans les esclaves, a des livres qui sans jamais servir à ses études, sont là pour l’ornement de sa salle à manger. Qu’on se borne donc à acheter des livres pour son usage, non pour la montre. (Sénèque, De la tranquillité de l’âme, par. 9.5., dans la traduction pas fort punchy de Charpentier et Lemaistre, 1860.)

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Une bibliothèque nationale qui a de l’humour

avril 10, 2007

A la Biblioteca nacional del Perú, « los menores de 5 años tienen acceso gratuito ». Comme quoi je puis faire court. Et toc.

Un objet culturel singulier: la « revista »

mars 31, 2007

La bibliothèque de la Faculté des lettres de l’UNMSM m’a demandé d’organiser une exposition « de las mejoras revistas que tenemos », dans le but d’attirer vers une salle des périodiques peu fréquentée un nombre croissant d’étudiants provenant des cinq écoles de la faculté (littérature, art, bibliothéconomie, communication sociale et pédagogie). Personnellement, j’en suis fort aise car cela me donne l’occasion de découvrir un tas de revues académiques et culturelles sudaméricaines (un petit coup de coeur pour les revues cubaines, pleines de clichés «  »soviétiques » » mais au dessin très soigné). Mais il faut reconnaître que cette collection, au regard des critères des bibliothèques des pays très riches, est mauvaise: entièrement constituée de dons, elle est très irrégulière, et assez disparate. Pourtant, les rares personnes qui connaissent son existence lui reconnaissent un certain prix.

Dans le salon de l’appartement que je partage avec un péruvien, Henry, et une allemande, Sabrina, se trouve un beau meuble qui entre autres fait office de présentoir, et présente des revues très diverses et sans intérêt: un ou deux magazines féminins, quelques numéros du bulletin du P.S. français (héritage d’un de mes prédecesseurs dans la coloc – la série est d’ailleurs beaucoup plus suivie que les collections sanmarquiniennes, puisqu’on continue de recevoir régulièrement la propagande du parti politique avec les photos de S.G. et tout), quelques magazines produits par des offices du tourisme de pays variés etc. Personne ne les lit, jamais. Personnellement, au début, je trouvais cela assez moche.

Troisième lieu, et une photo: une « libreria » de la fameuse rue Quilca, dans le centre historique de Lima. La partie la plus fréquentée de la boutique est une suite de tas de « revistas » – d’autres officines concurrentes ne vendent que des revues. Et un peu plus loin, dans la rue des opticiens, on vous interpelle: « lunettes ? lunettes de soleil ?… revues ? » Certes, le bulletin de telle université bolivienne de la première moitié du XXe siècle, conservé à San Marcos, se distingue par certains aspects du magazine, vendu rue Quilca, intégralement consacré à l’obtention des plus beaux ongles du monde. Pourtant, l’un et l’autre à leurs manières détonnent… et sont rapprochés par un mot unique. En outre, au sein même de la collection universitaire, on trouve – erreur du hasard, ou fait de société – des documents inattendus, tel un numéro du magazine commercial d’Air France… Je fais ici l’hypothèse (peu ambitieuse) que l’objet désigné par le vocable « revista » a une valeur sociale distincte de celle de la « revue » française, est une réalité différente. Voici quelques pistes de reflexion sur ce thème, je vous les soumets…

Je pars d’une observation: le fait que les revues, toutes les revues, au Pérou se conservent (plus qu’ailleurs, tout est relatif) induit une sorte de contradiction entre l’objet et son contenu. En France et dans les autres pays très riches, la revue offre une cohérence entre le contenu et le support, l’un et l’autre étant éphémères : la mode et l’actualité, les deux principaux champs qui s’expriment via ce support, sont par définition provisoires (idem, mais dans une moindre mesure, on peut dire qu’une revue académique propose un « state of the art » qui a priori n’a pas vocation à se maintenir dans le temps, mais qu’on conserve a posteriori pour différentes raisons liées aux impératifs du champs scientifique, notamment la nécessité de pouvoir contrôler l’évolution de la connaissance). Or, autant qu’en Europe, les revistas vendues à Lima sont dédiées aux choses futiles. Leur vente différée sur les marchés et dans les rues estudiantines, leur pérenisation sur un meuble de mon appartement, ou leur amusante intrusion entre deux volumes poussiéreux postérieurs à la Guerre du Pacifique (parce que sinon ils seraient à Santiago), tout cela indique que l’objet « revista » est doté au Pérou d’une longévité qui le distingue de la revue. Pourquoi ?

Les deux raisons principales pourraient bien tenir en quelques mots: prestige de l’écrit original + puissance de l’image. Le second terme est bien connu, et n’a rien d’étranger au monde médiatique des pays très riches. Le premier, en revanche, peut-être en crise à l’heure des engouements numériques dans nos pays, mérite d’être mis en valeur comme fait culturel singulier, et contextualisé. Le livre original neuf ne se vend presque pas au Pérou. Même un groupe bénévole compétent et investi dans la promotion de l’édition péruvienne comme Libros Peruanos est souvent dans l’impossibilité de se procurer les livres qu’il décrit sur son site ! Les quelques librairies indépendantes de Miraflorès n’attirent que la bourgeoisie et leurs fonds demeurent assez limités. Dans une écrasante majorité de la société, le livre péruvien (i.e. consommé par des péruviens) est donc absent ou photocopié. D’autant que le livre d’occasion reste « assez » cher (pour donner une idée, mes amis de San Marcos font une forte différence entre acheter un livre 4 soles, ou 6 soles, différence mathématiquement évidente, mais rapportée en euros, dérisoire)… En revanche, les revistas sont vendues entre 1 et 2 soles (25 à 50 centimes d’euros) l’unité. Dans ces conditions, l’objet revista pourrait bien assumer une fonction de mise à disposition de l’écrit original auprès d’un large public, témoignant du même coup d’un fort prestige de l’écrit et du livre – prestige peu surprenant dans une société où les niveaux d’éducation et d’alphabétisation sont encore très irréguliers. Il m’est arrivé de croiser dans les magasins de « revistas » des clients visiblement en cours d’apprentissage de la lecture.

Revues Revistas Quilca Lima Libreria

(billet écrit très tard avec beaucoup de mojito à l’esprit, pouvant être repris et corrigé par la suite)

Saint-Valentin et anniversaires soviétiques à la Bibliothèque centrale.

mars 17, 2007

L’emploi du qualificatif « soviétique » pour qualifier une mascarade récurrente organisée par les DRH de la Bibliothèque Centrale de l’Université Nationale Majeure de Saint Marc – Doyenne de l’Amérique n’est pas de mon fait, mais comme son auteur est ami et un sanmarquinien, je tais son nom. D’ailleurs j’aurais aussi pu appeler ce post : Le festin dans le Pérou anglo-saxon (VIe-XIe siècles).

Une parenthèse : je préviens tout le monde, c’est-à-dire les amis que j’ai informé de ce blog, mes amis donc, qui savent que j’ai une troublante propension à ne pas faire court, que ce sera pire qu’à l’accoutumée à chaque fois que je parlerai des institutions culturelles péruviennes, par souci légitime d’adhésion à l’esprit qui anime celles-ci en général et qui se reflète en particulier dans leurs noms (à cet égard, la rivale directe de San Marcos, la Pontificia Universidad Católica del Perú n’a rien à lui envier), et aussi par goût. Fin de la parenthèse, du moins le croit-on.


La Saint-Valentin est au Pérou une fête à peine moins commerciale qu’en France, et à peine plus idéologique. Plusieurs faits sociaux peuvent s’y rapporter. 1) le budget « chocolats fourrés » de la garnde majorité des ménages est peu extensible. 2) la Saint-Valentin des pays riches s’efforce d’influer sur le rapport des jeunes couples aux espaces public/privé (sortez au resto ce soir plus qu’aucun autre soir, puis rentrez vous mettre au lit après avoir offert un bijou à votre élu/e) ; or, à Lima, il n’y a pas d’espace privé pour les jeunes couples (je prépare un « post » sur l’Hostal) et l’espace public est en permanence saturé par les couples enlacés, Saint-Valentin ou pas ; par conséquent, la fonction spatiale de la Saint-Valentin des riches ne peut pas s’exercer ici. 3) un autre point dont on reparlera dans ce blog : l’importance du thème de l’unité nationale, proportionnelle à son absence réelle, thème protéiforme qui passe aussi par l’exaltation des liens gratuits entre péruviens (on pense presque à la caritas des théologiens médiévaux, ce qui n’est pas si tiré par les cheveux que cela, vu l’importance de cette notion dans la Théologie de la libération sudaméricaine). Bref, de tout cela il résulte que d’une fête avant tout destinée à relancer la croissance et la démographie, le Pérou a fait « le jour de l’amour et de l’amitié », ce qui sur le papier est chouettos.

Imaginez-vous une salle de classe. Une salle de classe bien éclairée, avec une grande porte et une grande fenêtre qu’on a du mal à ouvrir, et pas de tableau noir. A la place du bureau du maître, il y a une succession de tables disposées en file, et derrière, une file de personnes. En face, dans la salle, un tas de gens assis à des pupîtres individuels avec sur la tablette dudit meuble un verre d’Inca Cola. Le jour de l’amitié, les amis en chef étaient trois, dont le sympathique directeur de la bibliothèque (qui n’a pas eu l’initiative de la chose, comme je l’expliquerai ensuite). Hier, c’était une sélection de sept péquins nés en février et dont on fêtait l’anniversaire collectivement avec un mois de retard. Face à eux, dans les deux cas, et dans la salle, se trouve une bonne partie du personnel de la Central. Dont moi, au premier rang car arrivé en retard. On me sert un gobelet d’Inca Cola. Il est absolument impossible de parler sauf à son voisin immédiat que l’on connaît déjà puisqu’on est arrivé avec. On est prié d’applaudir à intervalles. Parfois, un appel à communications est lancé : quelqu’un veut-il dire un mot ?

C’est alors que la fonction politique prend un peu le dessus sur la fonction sociale, en conservant un niveau sensiblement proche de la mer. Les uns flattent, un autre, visiblement entrainé à la prise de parole dans des cercles rompus à la chose (comprendre : les maoistes héritiers d’une frange non violente du Sentier Lumineux, très nombreux à San Marcos) aligne quelques phrases formatées, hors de propos et faussement revendicatives. A chaque fois, cela paie, car quoi qu’on dise (j’aime les tomates…), on est également applaudi. Les Animaux malades de la peste, sans roi et sans peste…

J’ai pour l’instant laissé un personnage important de coté. Je ne sais pas grand-chose sur elle, je ne connais pas son nom (ou je l’ai oublié, comme toujours), mais puisqu’elle organise le passage des gobelets en plastique d’Inca Kola, on la dira Wealththeow[1]. Wealtheow appartient à un groupe de pression qui est en train de procéder à une épuration des cadres de la Central pour placer des amis selon une logique qui évoque mieux la mafia italienne que le très peu que je sais du syndicalisme. Wealtheow et ses amis ont besoin d’être populaires, notamment auprès des étudiants (moyenne d’âge nettement inférieure à celle d’une université française). Pour cela ils ont organisé une sortie à la plage. Pour cela, ils organisent des mascarades d’anniversaire où les cadres doivent être présents pour rester proches du pouvoir et ne pas être taxés d’indifférence, de désolidarisation etc, et où la majorité du public est constituée d’étudiants qui travaillent à mi-temps, et pour une misère, dans les services dela Central. Wealtheow leur sert des coupes pendant qu’ils écoutent l’un des leurs déclarer « vous êtes ma famille », et une autre « nous sommes la Bibliothèque ».

Puis après des applaudissement renouvelés, on s’en va, sans trop trainer. C’est alors que la vraie question se pose, la seule qui compte : que pensent les étudiants de l’heure qui vient de s’écouler ? Mes amis partagent une opinion : c’est une perte de temps ; certains ajoutent : « ils pourraient nous prévenir à l’avance », ou « ça n’a pas de sens ». Mais si je fais rire tout le monde en leur disant ce que j’en pense, de la fête, eux concluent : « ouais, t’exagères ». Sauf un ou deux amis, un peu plus anciens, un peu plus au fait des luttes de pouvoir, et qui ont vécu dans d’autres pays.

Et Wealtheow est beaucoup moins jolie que dans le texte.

 

P.S.

Si je savais dessiner, j’ajouterai un plan de salle, qui appuierait encore la comparaison (évidemment pas sérieuse) avec le hall anglo-saxon. Car (et là c’est un peu sérieux) si la farce a un cérémonial, elle a aussi un dispositif spatial. Ce qui fiche les jetons, c’est qu’un jour peut-être un érudit analysera cela comme un rite. Et là encore – ce qui ne laisse pas de me surprendre – l’expérience du dépaysement me renvoie à des lectures passées, fait écho à des problématiques apparemment sans lien : P. Buc, The Dangers of Ritual. L' »estrangement » est-il impossible ?


[1] Sur cette princesse porteuse de coupe du Beowulf, cf André Crépin, « Wealtheow’s Offering of the Cup in Beowulf : A Study of Literary Structure », dans M. G. King et W. M. Stevens (ed.), Saints, Scholars and Heroes, Studies in Medieval Culture in honour of Charles W. Jones, Hill Monastic Manuscript Library, 1979, p. 45-57, et A. Gautier, Le festin dans l’Angleterre anglo-saxonne, Rennes, 2006,