Archive for the ‘Culture’ Category

Deux ou trois éléments d’histoire du Machu Picchu (XXe-XXIe siècles)

mai 24, 2007

La campagne menée depuis quelques années en faveur de l’érection du site au rang de merveille de monde a suscité des réactions antagonistes. Largement soutenue par l’Etat et les agences de voyage qui y voient un moyen de promouvoir l’industrie touristique péruvienne, elle est critiquée par des individus issus du milieu des sciences sociales, notamment dans la blogosphère (exemple). Ils soulignent que cela ne ferait qu’accentuer encore le fossé entre le pays et un site archéologique et culturel exclusivement visité par des touristes étrangers, sans que soit maîtrisé l’impact sur la population locale. Vous pouvez votez. Auparavant, voici quelques notes de lecture tirées d’un article riche d’informations (mais dont les « problématiques » ne sont pas entièrement convaincantes – le texte est en outre assez mal construit): Mariana Mould de Pease, « Un dia en la vida peruana de Machu Picchu: avance de historia intercultural », dans Revista Complutense de Historia de America, 27 (2001), p. 257-279 (disponible en ligne).

 L’article s’intéresse à la figure célèbre de Hiram Bigham, le « découvreur » du site. Plus qu’au 24 juillet 1911 (arrivée d’Hiram au site), c’est au dimanche 17 octobre 1948, que renvoie le titre de l’article – « un jour dans la vie péruvienne du Machu Picchu » – qui se veut aussi un (lassant) rappel du fait que le Macchu Picchu n’a pas attendu Hiram Bigham pour exister, et qui oppose implicitement la nationalité péruvienne (et oui, le Pérou est  un pays inca) du site à celle plus anglosaxonne du docteur de l’université de Yale, etc.

Le 17 octobre 1948, Hiram revient au Pérou après 30 ans d’absence, et au milieu d’une cérémonie très officielle, inaugure la transformation du vieux chemin inca en piste pratiquable par automobiles. Laquelle route porte son nom. En 1924, le train reliait Cuzco à Aguas Calientes (un village transformé en ville-dortoir touristique). En 1975, 1982 et 1998, le gouvernement central tente d’imposer la construction d’un téléphérique: la population locale, ou plus précisément les autorités locales s’y opposent, à la fois parce qu’ils trouvent l’idée mauvaise et selon une logique institutionnelle de rapport de force centre/périphérie. Il est intéressant de noter que leurs victoires successives ont été essentiellement liées à des démarches auprès de l’UNESCO, et à l’intervention de cet organisme mondial. Deux mondialisations possibles ? Voilà pour une brève histoire événementielle des chemins d’accès au Machu Picchu.

 Dès le départ a été perçue une opposition entre deux cultures. Du coté des pays riches, une culture écrite, une culture du récit de voyages doté de certaines règles, une culture du bien-être économique. C’est ainsi qu’Hiram Bingham est prisonnier de sa propre culture, lui qui après avoir donné à voir Machu Picchu comme le lieu idéal d’une exploration solitaire de l’Amérique, a organisé le pillage du site avec la complicité de la classe politique (c’est l’origine d’une collection d’objets archéologiques conservée à Yale), lui organise son récit pour s’autoproclamer « découvreur » du site, lui surtout qui n’a jamais cessé de le regarder comme un lieu mort et statique, qu’il se devait d’incorporer à l’histoire universelle du monde. Dès 1913, pourtant, il savait que sa manière de procéder ne plaisait pas à tout le monde (correspondance), et de 1915 à 1948, il ne mit pas les pieds au Pérou. Son retour fut pourtant triomphal. Trois semaines plus tôt, un coup d’état militaire avait lieu. Deux semaines plus tôt, le second Congrès Indigéniste Américain est annulé par le nouveau pouvoir en place. Hiram Bigham était invité à cette réunion, dont l’annulation « supprima une bonne occasion d’incorporer le dábat archéologique, historique et anthropologique sur le Machu Picchu à la vie quotidienne du pays. » En 1961 était célébré le cinquantenaire de la « découverte », et on insista encore plus sur l’urgence de développer les infrastructures d’accueil.

« Entre 1948 et le nouveau millénaire s’est crée une large brèche entre l’histoire orale et l’histoire écrite de Machu Picchu. Cette brèche fut une petite fissure entre 1565 et 1911, qui commença à s’élargir et à s’approfondir quand Hiram Bigham s’y introduit. Dans les années 90, la même brèche a atteint des dimensions incommensurables dues aux manoeuvres politiques opérées depuis le secteur « tourisme » du gouvernement central à fin d’atteindre le contrôle de l’accès à Machu Picchu… »

Mariana Mould de Pease appelle à un dialogue inter-culturel sur Machu Picchu. C’est très à la mode.

Billet écrit à San Marcos avec en fond sonore deux plans: « I want to know what love is » (Foreigner, 1984); les cris de protestation d’une « manifestation » étudiante (je n’y vais pas, car elle ne change pas d’une semaine sur l’autre).

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David Copperfield, Mao, Schwarzy, Chabrol, Windows XP, Miguel Grau…: c’est que du bon !

mai 6, 2007

Ce que j’ai lu, avant de partir pour Lima, c’est la moitié de La culture des individus : Dissonances culturelles et distinction de soi de Bernard Lahire. Ce livre explore les variations culturelles intra-individuelles, variations notamment sur l’axe de la « légitimité culturelle »: conformément à l’expérience empirique, et contrairement à l’idée issue d’une lecture caricaturale de Bourdieu, il n’y a pas de corrélation stricte entre hiérarchie sociale et hiérarchie culturelle, car un individu donné a de fait toujours des pratiques culturelles inégalement valorisées par le classement dominant. Pour faire simple, Gérardo, illustre professeur de philosophie nationale au Collège del Pérou, regarde probablement d’infâmes telenovelas (« Dallas » en plus violent et parfois plus sexe, mais plastiquement très proche – je ne sais plus comment on appelle ce type de pélicules qui produit un fort effet de réel). Quant à moi, je fais tout ce que je peux pour m’intégrer, mais maintenant, ô douleur, ô honte, j’ai pris goût au salon bien cosy du Starbucks de l’Ovalo Gutiérrez.

Tout cela est bien beau, mais ne vaut pas une photo prise avec l’accord d’un vendeur de DVD pirates de l’avenue Venezuela, devant l’entrée de l’Université Nationale Majeure de Saint Marc – Doyenne d’Amérique.

culture très variée de l’étudiant sanmarquinien

Quelques compléments d’infos pour ceux qui ne connaissent pas forcément le Pérou:

  • -L’APRA est un mouvement qui fut révolutionnaire et qui correspond aujoud’hui à une gauche très modérée et très corrompue, au pouvoir.
  • -José Maria Arguedas (1911-1969) est une icone et un écrivain péruvien, engagé en faveur de la reconnaissance de la culture andine.
  • -Miguel Grau est le héros national (j’en reparlerai): le « Chevalier des mers » a tenu en échec les Chiliens malgré l’infériorité de la flote péruvienne et malgré un tas de choses; sa grandeur d’âme fut telle qu’il refusa de prendre en chasse des navires vaincus et sauva plutôt un grand nombre de chiliens de la noyade. Il a un tas de statues. Le titre entier du DVD de la dernière colonne de droite, ligne du centre, est: La Guerra del Pacifico: Nobleza y accion de Miguel Grau: El Caballero de los mares, dans la collection « Heroes Maximos del Peru ».
  • -Enfin, introducing, Damas y Caballeros, un personnage récurrent de la scène péruvienne: l’ineffable AUTOESTIMA, qui a notamment motivé une campagne du gouvernement en faveur de la ponctualité.

L’ « écriture » de ce billet a eu pour encouragement musical en boucle « Putting my heart on the line » de Peter Frampton et « La Masa » de Mercedes Sosa.

Trésors et patrimoine péruviens pillés: traitement médiatique

avril 30, 2007

Aujourd’hui, alors qu’assis à une table de la cafétéria, j’attendais que Marion, ma copine, afficionada d’archéologie et de visite à Lima, épuise, aux étages, jusqu’au dernier pot les ressources du grand Museo de la Nacion, il m’a été donné de lire un article du supplément du jour au principal quotidien péruvien, El Commercio, qui évoquait des centaines de pots et bijoux qui eussent pu prolonger mon attente, s’ils ne se trouvaient près de Munich, dans une collection privée constituée de plusieurs centaines de pièces, dont certaines de premier ordre, sorties illégalement du territoire post-inca.  

« Parler des trésors du Seigneur de Sipán ou du Seigneur de La Mina, c’est se réferrer au legs historique qui remplit d’orgueil tout péruvien. » La première phrase de l’article s’inscrit dans le registre patriotique. Qui connait un peu les contradictions du patriotisme culturel péruvien (qu’on pense à la guerre du Pisco) sait que l’argent n’est pas loin, et qu’il n’appelle pas de transition. Sans transition, donc: « de plus, toute cette richesse culturelle devrait servir à augmenter le dispositif (circuito) touristique du Pérou. »

Le personnage qui fait l’objet de l’article est Anton Roeckl. De lui, on nous dit que rejeton d’une riche famille industrielle allemande (cuir, textiles), il mit la première fois en 1964 les pieds au Pérou pour développer l’industrie de la bière. Qu’il rencontra alors un vieux huacero professionnel qui, incapable de se déplacer, lui enseigna le métier en échange de ses services. Qu’il prit goût à la chose et, dans les décennie 1970 et 1980, multiplia les voyages en remplissant bien ses valises… A partir de la fin des années 80, les premières mesures de sécurité à l’aéroport l’obligèrent à prendre des mesures, lui aussi, de précaution. Depuis quelques années, il a un ami péruvien qui partage sa passion et ses méthodes: Raul Apesteguia. Celui-ci récupère tout, et Anton lui achète, légalement, les pièces. Parfois, ils utilisent ensemble des passeurs. Ils approchent des cercles mafieux, et Raul est assassiné en 1996 chez lui, par deux sicaires, dans son appartement de la Residencial San Felipe (là où habite mon chef et ami Alberto…). Auparavant, ledit Raul a eu le temps de mettre son ami Anton sur le coup de ce que l’archéologue Walter Ava, cité par l’article, nomme « le plus grand pillage (saqueo) perprété dans ce pays depuis la Conquista »: le passage à l’étranger d’un grand nombre de pièces majeures provenant du site de La Mina.

Comment sait-on tout cela ? C’est Anton Roeckl lui-même qui le raconte, affirmant avoir changé de camp, lui qui finance aujourd’hui une fondation qui lutte contre le pillage. Exploitant un argument classique des anciens pays impérialistes, et au demeurant souvent largement vrai, il affirme avoir sauvé les pièces de l’abandon et du vandalisme. Ce qui n’est pas du goût du journaliste, visiblement francophile : « Tel un personnage d’un roman de Camus, Roeckl raconte tranquillement son histoire sans trouver aucune immoralité dans ses actes et explique comment, durant des décades, il a sorti du Pérou des centaines de pièces d’une valeur historique incalculable (…) Malgré tout cela, Roeckl n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi son « hobby » bien particulier est à présent si critiqué. C’est comme si, dans son obsolète logique personnelle, Roeckl considèrait avoir fait une bonne action en « sauvant » ces trésors qui autrement auraient pu tomber dans les mains des péruviens barbares et non civilisés, et qui sait ce qu’ils auraient pu faire avec ! »

L’article est intéressant, mais tombe par endroits dans les travers d’un journalisme peu déontologique. En particulier, au milieu de l’article, que vient faire une section entière consacrée au fait que la famille Roeckl s’est probablement enrichie dans l’orbite des camps de concentration ? Enfin, on est fortement tenté de rebondir sur la conclusion de l’article: il est parfaitement certain que si les pièces volées par Roeckl n’avaient pas été volées par Roeckl, elles auraient été volées, puisque c’est précisément ce qui s’est passé ! En d’autres mots, la responsabilité la plus grave incombe aux institutions péruviennes qui n’ont pas su empêcher, ou n’ont pas trouvé si terrible que cela, le pillage des objets patrimoniaux.

Bien plus, on pourrait se demander si l’usage de l’adjectif « patrimonial » n’est pas ici problématique. Aujourd’hui, cela ne fait aucun doute, l’opinion publique regrette que les « trésors » de La Mina ne soient pas au Museo de la Nacion, en train d’être scrupuleusement observés par Marion, touriste et licenciée d’archéologie à la Sorbonne. Mais visiblement, lesdits tessons et orfèvreries étaient loin d’être patrimonialisés au moment où ils ont été emportés, dans l’indifférence, en Allemagne.

Pour faire contrepoids, un encadré, dont l’existence graphique sur la page est légère et précaire, titre: « Nous ne protégeons pas le patrimoine » (« no cuidamos el patrimonio »). Il s’agit de quelques remarques formulées par l’archéologue Ruth Shady. « Le registre et l’inventaire périodiques des pièces est une priorité (…) L’INC [Instituto Nacional de Cultura] devrait travailler avec la police pour qu’elle agisse dans les sites où l’on sait que des pillages ont lieu, que ce soit par la destruction opérée par les vandales, ou par l’occupation des terres ». Elle pense notamment à certains sites du sud du Pérou, liés à la culture Paracas, encore mal étudiée.

D’une grande double page du Commercio, il ressort donc qu’un pseudo-aventurier allemand a dans sa maison un grand nombre d’importants objets issus des cultures précolombines (sans qu’il soit fait mention d’une possibilité de les récupérer), et, entre de petites parenthèses, que l’Etat continue de ne rien faire.

(Note: dès que je maîtrise les notes de bas de page, j’indique les références bibliographiques.)

Un Museo de la Nación qui porte trop bien son nom

avril 22, 2007

Crée en 1988, le Musée de la Nation est hébergé dans un grand et laid édifice construit dans les années 1980 en forme de ministère de la Peche (photo, et plus d’histoire de l’insititution). Cette « mémoire » à écailles est discrètement préservée dans un bassin à poissons de la cour intérieure. Elle est en fait bien vivante à chaque instant tant – au dire de deux étudiantes (« Tourisme » à San Martin de Porres, « Art » à San Marcos) postulantes à des emplois de guide – le bâtiment est complètement inadéquat à sa nouvelle fonction patrimoniale. Extérieurement, la chose me fait penser au courant dit futuriste qui a notamment produit dans les seventies l’étonnante et bunker-like bibliothèque universitaire de Toronto. Et, par rebonds, je ne peux m’empêcher de penser que le ministère péruvien de la peche des 1980’s est aussi un ministère du « joder a los Chilenos » – ce que me refusent obstinément les plus informés de mes amis. A l’intérieur, de nombreuses parois en béton brut de décoffrage et quelques passerelles évoquent les ignobles griseries et starwarseries de l’accès au Rez-de-Jardin du site Tolbiac de la BnF – avec, paradoxe considérable pour qui connait les villes latino-américaines, nettement moins de paramilitaires qu’au quai Mauriac.

C’est un excellent musée, je le dis tout de suite, avant de formuler les critiques annoncées. Sa principale qualité est d’être très divers dans sa conception. Muséographie anglo-saxonne avec des reproductions un peu factices de huttes et autre tombe du Seigneur de Sipan. Muséographie rigoureuse classique avec des données sérieuses sur l’histoire des fouilles archéologiques – voir par exemple la reconstitution en hauteur d’une coupe de fouille, avec les poteries dans leur ordre de profondeur. Deux parcours sont possibles, avec une section organisée par « civilisations » (et, il est vrai, de la confusion dans la suite) et une autre (plus courte, au dernier étage où il fait trop chaud) centrée sur un site, celui de Pachacamac, qui a été successivement marqué par la présence de différentes cultures. Une approche « artistique » (façon Musée des arts primitifs; je précise que pour qui vient de l’horizon des « sciences sociales », et spécialement pour les historiens, il est aussi difficile d’adhérer au concept d' »art primitif », d' »art inca », etc, qu’à celui d' »art médiéval »… – pour une fois, je sais de quoi je parle) cotoie une approche plus scientifique (anthropologique, culturelle, économique…). Les pièces sont bien exposées, il y a de la place, et des bancs pour s’asseoir. La boutique et la librairie sont disponibles sans être agressives. Il y a des tarifs réduits pour les étudiants. Les activités culturelles sont nombreuses.

J’en viens au titre de ce billet. Avec deux photos (excusez la piètre qualité de l’image) qui se passent de trop longs commentaires. 

Hommage à l’Ancien Pérou !

Un expert péruvien de plus de 5000 ans ! 

« Ce musée est un hommage à la créativité, à l’art et à la science de ceux qui forgèrent le Pérou Ancien. » Et on enfonce le clou avec l’enclume: « Antécédents céramiques. Il y a plus de 5000 ans, un expert péruvien fit les premières sculptures du continent américain, que l’on connaisse. Ces pièces sont le témoignage du talent de nos créateurs et de l’ancienneté de notre culture. » Autant vous dire, chers amis visiteurs, que Gérardo, sympathique Giacometti préhistorique qui se balladait vers 3000 avant JC dans ce qui était déjà depuis deux millénaires le pays des lamas, 1) a fait Centrale et les Beaux-Arts, 2) tout comme l’Université de San Marcos est un « doyen », puisque les nations voisines se sont mis à l’art abstrait APRES (du moins, « que l’on sâche »), 3) était membre de l’Institut National de Culture. Le visiteur, en réalité, ne saura pas trop ce que Gerardo faisait avec ses caillous. De mon coté, j’ai une hypothèse: il les lançait sur les Chiliens. La Révolution néolithique n’est pas ce qu’on croit.

Les deux écrits ici reproduits se situent au tout début de la visite (respectivement à l’entrée du parcours, et dans la troisième salle; entre les deux, une salle contient essentiellement des photos de paysages idylliques). Ils sont en quelque sorte la façade idéologique du musée, ce qui implique deux observations contradictoires. D’une part, comme façade, elle est égide et discours poltiques: c’est que le Musée de la Nation crie sur la place publique péruvienne – et étant donné que celle-ci est une foire, on ne s’étonne pas qu’il dise des bêtises (car, redisons-le, IL N’Y AVAIT PAS D’EXPERT PERUVIEN IL Y A 5000 ANS, pas plus qu’il n’y avait d’expert français ou belge, ou chilien, et la notion d’hommage à l’ANTIGUO PERU équivaut au culte, aujourd’hui un peu dépassé, de Vercingétorix). D’autre part, elle n’est que la façade, et ce qu’elle recouvre ne lui correspond pas nécessairement. Ici, on peut même voir une forte opposition spatiale entre le niveau scientifique le plus bas (la façade) et celui le plus haut (la partie consacrée à Pachacamac, tout en haut, au dernier étage, au fond à droite, dans un couloir plus étroit, avec plus de textes, là où, je le redis, il fait trop chaud)[1].

Est-il choquant que le Musée de la nation produise un discours nationaliste, mette en avant le passé préhispanique, jette un coup de projo sur les « racines » andines du pays etc ? Le musée, au contraire, ne participe-t-il pas au projet de réconciliation nationale ? Mon point de vue: on peut envisager qu’un musée national s’adonne à tout cela (comme en passant), que cette activité soit le coût médiatico-politique de son existence, mais à condition que ne soient pas transgressées à ce point les règles du sérieux scientifique. En outre, en disant des âneries, ne risque-t-on pas plus de produire des ânes que des Jorge Basadre ? Une précision: je ne vois pas ici de différence structurelle avec les compromissions de nos institutions culturelles françaises; seulement leurs effets sont ici moins limités, plus grossiers.

J’invite mes amis intéressés par ces problématiques à visiter le site web de l’Instituto Nacional de Cultura, dont dépend le Museo. On y découvre que la notion de patrimoine y est aussi inflationniste et confuse qu’en France. « Patrimonio » s’y décline en  culturel, naturel, et vivant (avec notamment « nos langues », « une table diversifiée », « fêtes populaires, milénarisme contemporain », « des mains créatives en art populaire », « sons et rythmes péruviens »).


[1] Cela sent fort la juxtaposition de corps professionnels. Le poste de directeur du Museo est un poste politique, comme celui de la BnF, de Beaubourg, etc. Le Museo a aussi des conservateurs. Deux visions, deux cultures, deux discours qu’en fin de compte on retrouve dans de nombreuses institutions culturelles publiques de par le monde…

Une merde qui ne se dit pas: appel à traduction

avril 14, 2007

Cela fait une heure et demi que m’agace une phrase de l’auteur dont je lis en ce moment les « Cuentos completos », le célèbre Alfredo Bryce Echenique. Celui-ci est connu pour son style oral, son regard ironique sur la société péruvienne, son passé parisien (il n’est pas sans partager cette dernière caractéristique avec le président actuel, l’ancien recteur de San Marcos, etc, la moitié de l’élite intellectuelle du pays). Sa relation avec la ponctuation est assez libertaire, et il aime introduire du discours direct dans le récit sans s’embarasser des correspondantes conventions typographiques. C’est un fait de style, qui ne doit donc pas poser de problème de traduction. La phrase suivante, cependant, m’ennuie [mon clavier ne connait pas l’accent espagnol] :

« Despues penso en Daughter y se dijo, Daughter, en la que me he metido. »[1]

 Je ne suis pas linguiste. De la traductologie, il ne m’a été donné de connaître qu’une introduction plus pratique que théorique : le cours de latin d’Alain Le Gallo, professeur exagérement brillant et narcissique, auquel ce post est un modeste hommage. Je reviens à la phrase… Pose problème le féminin: est évidemment sous-entendu « mierda » ou un équivalent. Le français, me semble-t-il, impose le neutre ou l’explicitation. Soit une alternative. Sur-traduction: « la merde dans laquelle… », ou sous-traduction: « ce dans quoi… ». Fait de style et fait de langue à la fois, il faudrait pour rendre cela en bonne méthode trouver un équivalent à « je me suis mis dans la merde », et ensuite soumettre cette expression à une déformation stylistique équivalente à l’ellipse faite par Bryce.

En tout cas, il y en a un qui est dedans, c’est l’ami Alfredo, qui a sur le dos depuis quelques semaines, des procès pour plagiat (voir, par exemple ici, ici, ou, plus sympathique pour l’auteur de La vie extraordinaire…, ). 

Le second terme du titre de ce billet est à prendre au premier degré. En particulier, si un(e) de mes ami(e)s auxquels il arrive parfois de se trouver dans une bibliothèque consultait une traduction française et m’indiquait la solution qui y est retenue, je lui offrirais au choix un bonnet péruvien ou une bière belge.

[1] A. Bryce Echenique, « En ausencia de los dioses », dans Cuentos completos, Lima, 2006, vol.2, p. 43

Un objet culturel singulier: la « revista »

mars 31, 2007

La bibliothèque de la Faculté des lettres de l’UNMSM m’a demandé d’organiser une exposition « de las mejoras revistas que tenemos », dans le but d’attirer vers une salle des périodiques peu fréquentée un nombre croissant d’étudiants provenant des cinq écoles de la faculté (littérature, art, bibliothéconomie, communication sociale et pédagogie). Personnellement, j’en suis fort aise car cela me donne l’occasion de découvrir un tas de revues académiques et culturelles sudaméricaines (un petit coup de coeur pour les revues cubaines, pleines de clichés «  »soviétiques » » mais au dessin très soigné). Mais il faut reconnaître que cette collection, au regard des critères des bibliothèques des pays très riches, est mauvaise: entièrement constituée de dons, elle est très irrégulière, et assez disparate. Pourtant, les rares personnes qui connaissent son existence lui reconnaissent un certain prix.

Dans le salon de l’appartement que je partage avec un péruvien, Henry, et une allemande, Sabrina, se trouve un beau meuble qui entre autres fait office de présentoir, et présente des revues très diverses et sans intérêt: un ou deux magazines féminins, quelques numéros du bulletin du P.S. français (héritage d’un de mes prédecesseurs dans la coloc – la série est d’ailleurs beaucoup plus suivie que les collections sanmarquiniennes, puisqu’on continue de recevoir régulièrement la propagande du parti politique avec les photos de S.G. et tout), quelques magazines produits par des offices du tourisme de pays variés etc. Personne ne les lit, jamais. Personnellement, au début, je trouvais cela assez moche.

Troisième lieu, et une photo: une « libreria » de la fameuse rue Quilca, dans le centre historique de Lima. La partie la plus fréquentée de la boutique est une suite de tas de « revistas » – d’autres officines concurrentes ne vendent que des revues. Et un peu plus loin, dans la rue des opticiens, on vous interpelle: « lunettes ? lunettes de soleil ?… revues ? » Certes, le bulletin de telle université bolivienne de la première moitié du XXe siècle, conservé à San Marcos, se distingue par certains aspects du magazine, vendu rue Quilca, intégralement consacré à l’obtention des plus beaux ongles du monde. Pourtant, l’un et l’autre à leurs manières détonnent… et sont rapprochés par un mot unique. En outre, au sein même de la collection universitaire, on trouve – erreur du hasard, ou fait de société – des documents inattendus, tel un numéro du magazine commercial d’Air France… Je fais ici l’hypothèse (peu ambitieuse) que l’objet désigné par le vocable « revista » a une valeur sociale distincte de celle de la « revue » française, est une réalité différente. Voici quelques pistes de reflexion sur ce thème, je vous les soumets…

Je pars d’une observation: le fait que les revues, toutes les revues, au Pérou se conservent (plus qu’ailleurs, tout est relatif) induit une sorte de contradiction entre l’objet et son contenu. En France et dans les autres pays très riches, la revue offre une cohérence entre le contenu et le support, l’un et l’autre étant éphémères : la mode et l’actualité, les deux principaux champs qui s’expriment via ce support, sont par définition provisoires (idem, mais dans une moindre mesure, on peut dire qu’une revue académique propose un « state of the art » qui a priori n’a pas vocation à se maintenir dans le temps, mais qu’on conserve a posteriori pour différentes raisons liées aux impératifs du champs scientifique, notamment la nécessité de pouvoir contrôler l’évolution de la connaissance). Or, autant qu’en Europe, les revistas vendues à Lima sont dédiées aux choses futiles. Leur vente différée sur les marchés et dans les rues estudiantines, leur pérenisation sur un meuble de mon appartement, ou leur amusante intrusion entre deux volumes poussiéreux postérieurs à la Guerre du Pacifique (parce que sinon ils seraient à Santiago), tout cela indique que l’objet « revista » est doté au Pérou d’une longévité qui le distingue de la revue. Pourquoi ?

Les deux raisons principales pourraient bien tenir en quelques mots: prestige de l’écrit original + puissance de l’image. Le second terme est bien connu, et n’a rien d’étranger au monde médiatique des pays très riches. Le premier, en revanche, peut-être en crise à l’heure des engouements numériques dans nos pays, mérite d’être mis en valeur comme fait culturel singulier, et contextualisé. Le livre original neuf ne se vend presque pas au Pérou. Même un groupe bénévole compétent et investi dans la promotion de l’édition péruvienne comme Libros Peruanos est souvent dans l’impossibilité de se procurer les livres qu’il décrit sur son site ! Les quelques librairies indépendantes de Miraflorès n’attirent que la bourgeoisie et leurs fonds demeurent assez limités. Dans une écrasante majorité de la société, le livre péruvien (i.e. consommé par des péruviens) est donc absent ou photocopié. D’autant que le livre d’occasion reste « assez » cher (pour donner une idée, mes amis de San Marcos font une forte différence entre acheter un livre 4 soles, ou 6 soles, différence mathématiquement évidente, mais rapportée en euros, dérisoire)… En revanche, les revistas sont vendues entre 1 et 2 soles (25 à 50 centimes d’euros) l’unité. Dans ces conditions, l’objet revista pourrait bien assumer une fonction de mise à disposition de l’écrit original auprès d’un large public, témoignant du même coup d’un fort prestige de l’écrit et du livre – prestige peu surprenant dans une société où les niveaux d’éducation et d’alphabétisation sont encore très irréguliers. Il m’est arrivé de croiser dans les magasins de « revistas » des clients visiblement en cours d’apprentissage de la lecture.

Revues Revistas Quilca Lima Libreria

(billet écrit très tard avec beaucoup de mojito à l’esprit, pouvant être repris et corrigé par la suite)

Lima Calling: le Punk Rock est né au Pérou

mars 28, 2007

Le Jirón du Mariscal Miller, à sa cuadra 21, est le dépositaire d’une curieuse mémoire…

Punk rock au Pérou: Los Saicos

« EN CE LIEU EST NE LE MOUVEMENT PUNK DANS LE MONDE.
DEMOLITION !!!!!

Les Saicos, groupe de rock de Lince [un district de Lima] qui en 1964 ne jouait que des compositions.  
Le 15 mars 1965 ils enregistraient leur premier disque, un rock’n roll agressif et sauvage qui montrait une attitude sans précédent. A partir de ce moment, ils exerceraient une influence sur la musique, pour toujours.
Ils furent les premiers, dans toute l’Amérique du sud, à enregistrer uniquement des compositions personnelles, anticipant le son qui devait à la fin des 70’s dominer le monde: le PUNK ROCK.
40 ans plus tard, ils sont encore redécouverts par les nouvelles générations.
La municipalité de Lince reconnait leur mérite éternel [lit.: le mérite de ne pas avoir passé de mode], et les décore de sa plus haute médaille civique.
(…)

Cesar Dario Gonzalez Arribasplata
Maire du district de Lince

Lince, 27 mai 2006″

Plus d’infos sur ce groupe influencé par les Beatles, très commercial en son temps (et donc finalement peu punk), et dont la musique est effectivement assez « hard », sur la wikipedia  et sur un site de « hinchas » (fans) qui met en ligne quelques chansons.