Archive for the ‘Histoire et mémoire au Pérou’ Category

Deux ou trois éléments d’histoire du Machu Picchu (XXe-XXIe siècles)

mai 24, 2007

La campagne menée depuis quelques années en faveur de l’érection du site au rang de merveille de monde a suscité des réactions antagonistes. Largement soutenue par l’Etat et les agences de voyage qui y voient un moyen de promouvoir l’industrie touristique péruvienne, elle est critiquée par des individus issus du milieu des sciences sociales, notamment dans la blogosphère (exemple). Ils soulignent que cela ne ferait qu’accentuer encore le fossé entre le pays et un site archéologique et culturel exclusivement visité par des touristes étrangers, sans que soit maîtrisé l’impact sur la population locale. Vous pouvez votez. Auparavant, voici quelques notes de lecture tirées d’un article riche d’informations (mais dont les « problématiques » ne sont pas entièrement convaincantes – le texte est en outre assez mal construit): Mariana Mould de Pease, « Un dia en la vida peruana de Machu Picchu: avance de historia intercultural », dans Revista Complutense de Historia de America, 27 (2001), p. 257-279 (disponible en ligne).

 L’article s’intéresse à la figure célèbre de Hiram Bigham, le « découvreur » du site. Plus qu’au 24 juillet 1911 (arrivée d’Hiram au site), c’est au dimanche 17 octobre 1948, que renvoie le titre de l’article – « un jour dans la vie péruvienne du Machu Picchu » – qui se veut aussi un (lassant) rappel du fait que le Macchu Picchu n’a pas attendu Hiram Bigham pour exister, et qui oppose implicitement la nationalité péruvienne (et oui, le Pérou est  un pays inca) du site à celle plus anglosaxonne du docteur de l’université de Yale, etc.

Le 17 octobre 1948, Hiram revient au Pérou après 30 ans d’absence, et au milieu d’une cérémonie très officielle, inaugure la transformation du vieux chemin inca en piste pratiquable par automobiles. Laquelle route porte son nom. En 1924, le train reliait Cuzco à Aguas Calientes (un village transformé en ville-dortoir touristique). En 1975, 1982 et 1998, le gouvernement central tente d’imposer la construction d’un téléphérique: la population locale, ou plus précisément les autorités locales s’y opposent, à la fois parce qu’ils trouvent l’idée mauvaise et selon une logique institutionnelle de rapport de force centre/périphérie. Il est intéressant de noter que leurs victoires successives ont été essentiellement liées à des démarches auprès de l’UNESCO, et à l’intervention de cet organisme mondial. Deux mondialisations possibles ? Voilà pour une brève histoire événementielle des chemins d’accès au Machu Picchu.

 Dès le départ a été perçue une opposition entre deux cultures. Du coté des pays riches, une culture écrite, une culture du récit de voyages doté de certaines règles, une culture du bien-être économique. C’est ainsi qu’Hiram Bingham est prisonnier de sa propre culture, lui qui après avoir donné à voir Machu Picchu comme le lieu idéal d’une exploration solitaire de l’Amérique, a organisé le pillage du site avec la complicité de la classe politique (c’est l’origine d’une collection d’objets archéologiques conservée à Yale), lui organise son récit pour s’autoproclamer « découvreur » du site, lui surtout qui n’a jamais cessé de le regarder comme un lieu mort et statique, qu’il se devait d’incorporer à l’histoire universelle du monde. Dès 1913, pourtant, il savait que sa manière de procéder ne plaisait pas à tout le monde (correspondance), et de 1915 à 1948, il ne mit pas les pieds au Pérou. Son retour fut pourtant triomphal. Trois semaines plus tôt, un coup d’état militaire avait lieu. Deux semaines plus tôt, le second Congrès Indigéniste Américain est annulé par le nouveau pouvoir en place. Hiram Bigham était invité à cette réunion, dont l’annulation « supprima une bonne occasion d’incorporer le dábat archéologique, historique et anthropologique sur le Machu Picchu à la vie quotidienne du pays. » En 1961 était célébré le cinquantenaire de la « découverte », et on insista encore plus sur l’urgence de développer les infrastructures d’accueil.

« Entre 1948 et le nouveau millénaire s’est crée une large brèche entre l’histoire orale et l’histoire écrite de Machu Picchu. Cette brèche fut une petite fissure entre 1565 et 1911, qui commença à s’élargir et à s’approfondir quand Hiram Bigham s’y introduit. Dans les années 90, la même brèche a atteint des dimensions incommensurables dues aux manoeuvres politiques opérées depuis le secteur « tourisme » du gouvernement central à fin d’atteindre le contrôle de l’accès à Machu Picchu… »

Mariana Mould de Pease appelle à un dialogue inter-culturel sur Machu Picchu. C’est très à la mode.

Billet écrit à San Marcos avec en fond sonore deux plans: « I want to know what love is » (Foreigner, 1984); les cris de protestation d’une « manifestation » étudiante (je n’y vais pas, car elle ne change pas d’une semaine sur l’autre).

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Lama et rigolade

mai 18, 2007

Doté depuis cinq jours d’un lourd et antipathique rhume, je me sens autorisé à franchir toutes sortes de limites, à vous présenter quelques histoires vraiments insignifiantes. Tout étudiant-historien qui en premier cycle a fait du XVIIIe a entendu parler de l’introduction du Mérinos dans le Limousin par son intendant, Turgot. Lequel mammifère, je le dis aux autres, vient du véritable pays des tapas : l’Espagne. Ce que l’histoire officielle nous cache, mais que votre serviteur, Prométhée moderne et exilé au pays du ceviche, entend ici même vous révéler, ô jusqu’ici paisible citoyen, c’est qu’un siècle plus tard, d’aucuns virent plus loin, plus inca, plus bonnet péruvien : on tenta alors d’introduire dans ces contrées de stations d’hiver moins chères, les Pyrénées, notre ami, le lama. Que fait l’auteur-dessinateur du Crétin des Alpages ? N’a-t-il pas lu le remarquable opuscule : Nicolas Joly, Projet d’acclimatation du llama et de l’alpaga du Pérou dans les Pyrénées françaises, [Toulouse], [1869 ?], 15p ? Retour sur les faits. Travelling dans le temps. Deux hommes sont les principaux protagonistes de ce drame ovin camélidé : Buffon, Geoffroy Saint-Hilaire. Le premier, célèbre auteur de l’Histoire naturelle – un des best-sellers du XVIIIe siècle – déclare en 1765 au sujet de l’alpaca et du lama : « J’imagine que ces animaux seraient une excellente acquisition pour l’Europe, spécialement pour les Alpes et pour les Pyrénées, et produiraient plus de bien réels que tout le métal du Nouveau-Monde. »[1] Un siècle plus tard, GSH, fondateur du Jardin d’Acclimatation, enfonce le cloud avec l’enclume : « Lors de la découverte de l’Amérique, les Européens y trouvèrent, avec le chien qui s’est rencontré presque partout, trois espèces seulement de quadrupèdes domestiques, le Cochon d’Inde, le Lama et l’Alpaca. Soixante ans s’étaient écoulées que l’inutile Cobaie[2] était naturalisé en Europe :après quatre siècles accomplis, nous attendons encore la domestication du Lama et de l’Alpaca, à la fois bêtes de somme, bêtes laitières, excellents animaux de boucherie, et surtout chargés d’une laine que son extrème abondance, sa finesse dans quelques races, rendent également précieuses. »[3]  Son disciple, Nicolas Joly, entreprend de transformer le projet scientifique (à cette date, une famille lama s’est déjà installée au Bois de Boulogne, et quelques autres dans les Vosges) en chantier d’aménagement du territoire – il s’agit aussi de concurrencer les Anglais qui exportent en France la laine d’alpaca manufacturée. On commence à se demander si c’est sérieux lorsqu’il prend pour exemple de réussite exemplaire le cas d’une bête que je n’ai jamais trouvée omniprésente dans le paysage français (que je connais mal, diraient ma copine et mes amis provinciaux qui, inquièts de mon parisianisme, m’offrirent un jour Astérix et le tour de Gaule – qu’est-ce qu’on se marre). « La domestication de l’Yack ou bœuf laineux du Thibet, et son emploi comme bête de somme dans nos montagnes n’est-elle pas un fait accompli ? » (p8) Je m’insurge en passant que l’Etat n’assume pas ses responsabilités en accomplissant un devoir de mémoire envers la communauté yack. Mais, pour conclure sur le sujet, il convient de crier à la farce (farce de lama ? – c’est gros comme une farce), quand on apprend que le patron politique du projet est le Général Le Bœuf. (sic)2


[1] Cit. par Joly, op.cit., p. 4

[2] Au-delà de l’évidente discrimination raciale dont fait l’objet le cochin d’Inde, il faut ici souligner que beaucoup d’anthropologues andins trouveraient que Geoffroy Saint-Hilaire est un infâme salopard. Le cas du « cuy » est en effet, depuis un livre publié par l’argentin Edouardo Archetti, un classique de l’analyse du comportement irrationel des consommateurs. Extrèmement nutritif, présent en grande abondance, consommé à l’époque coloniale, il ne l’est plus, du fait du formatage des patrons culturels par la mondialisation. Sur ce sujet intéressant, qui met en jeu « la rencontre de deux cultures: la culture de la femme paysanne de la Sierra et la culture des agents de la modernisation », voir le chapitre consacré à Archetti dans un manuel mis en ligne. Au passage, le fait que l’Ecuateur exporte beaucoup de cuys, et pas le Pérou, énerve beaucoup les Péruviens, qui en règle générale sont énervés parce qu’ils exportent moins que leurs voisins tout en ayant, selon eux, plus et mieux. Moi, le cuy, j’en ai mangé une fois et j’en retiens qu’on a les mains grasses après. Il y a plusieurs recettes.

[3] Geoffroy Saint-Hilaire, Acclimatation et domestication des animaux utiles, Paris, 1861, p. 26, cit. par Joly, op.cit., p. 5

Trésors et patrimoine péruviens pillés: traitement médiatique

avril 30, 2007

Aujourd’hui, alors qu’assis à une table de la cafétéria, j’attendais que Marion, ma copine, afficionada d’archéologie et de visite à Lima, épuise, aux étages, jusqu’au dernier pot les ressources du grand Museo de la Nacion, il m’a été donné de lire un article du supplément du jour au principal quotidien péruvien, El Commercio, qui évoquait des centaines de pots et bijoux qui eussent pu prolonger mon attente, s’ils ne se trouvaient près de Munich, dans une collection privée constituée de plusieurs centaines de pièces, dont certaines de premier ordre, sorties illégalement du territoire post-inca.  

« Parler des trésors du Seigneur de Sipán ou du Seigneur de La Mina, c’est se réferrer au legs historique qui remplit d’orgueil tout péruvien. » La première phrase de l’article s’inscrit dans le registre patriotique. Qui connait un peu les contradictions du patriotisme culturel péruvien (qu’on pense à la guerre du Pisco) sait que l’argent n’est pas loin, et qu’il n’appelle pas de transition. Sans transition, donc: « de plus, toute cette richesse culturelle devrait servir à augmenter le dispositif (circuito) touristique du Pérou. »

Le personnage qui fait l’objet de l’article est Anton Roeckl. De lui, on nous dit que rejeton d’une riche famille industrielle allemande (cuir, textiles), il mit la première fois en 1964 les pieds au Pérou pour développer l’industrie de la bière. Qu’il rencontra alors un vieux huacero professionnel qui, incapable de se déplacer, lui enseigna le métier en échange de ses services. Qu’il prit goût à la chose et, dans les décennie 1970 et 1980, multiplia les voyages en remplissant bien ses valises… A partir de la fin des années 80, les premières mesures de sécurité à l’aéroport l’obligèrent à prendre des mesures, lui aussi, de précaution. Depuis quelques années, il a un ami péruvien qui partage sa passion et ses méthodes: Raul Apesteguia. Celui-ci récupère tout, et Anton lui achète, légalement, les pièces. Parfois, ils utilisent ensemble des passeurs. Ils approchent des cercles mafieux, et Raul est assassiné en 1996 chez lui, par deux sicaires, dans son appartement de la Residencial San Felipe (là où habite mon chef et ami Alberto…). Auparavant, ledit Raul a eu le temps de mettre son ami Anton sur le coup de ce que l’archéologue Walter Ava, cité par l’article, nomme « le plus grand pillage (saqueo) perprété dans ce pays depuis la Conquista »: le passage à l’étranger d’un grand nombre de pièces majeures provenant du site de La Mina.

Comment sait-on tout cela ? C’est Anton Roeckl lui-même qui le raconte, affirmant avoir changé de camp, lui qui finance aujourd’hui une fondation qui lutte contre le pillage. Exploitant un argument classique des anciens pays impérialistes, et au demeurant souvent largement vrai, il affirme avoir sauvé les pièces de l’abandon et du vandalisme. Ce qui n’est pas du goût du journaliste, visiblement francophile : « Tel un personnage d’un roman de Camus, Roeckl raconte tranquillement son histoire sans trouver aucune immoralité dans ses actes et explique comment, durant des décades, il a sorti du Pérou des centaines de pièces d’une valeur historique incalculable (…) Malgré tout cela, Roeckl n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi son « hobby » bien particulier est à présent si critiqué. C’est comme si, dans son obsolète logique personnelle, Roeckl considèrait avoir fait une bonne action en « sauvant » ces trésors qui autrement auraient pu tomber dans les mains des péruviens barbares et non civilisés, et qui sait ce qu’ils auraient pu faire avec ! »

L’article est intéressant, mais tombe par endroits dans les travers d’un journalisme peu déontologique. En particulier, au milieu de l’article, que vient faire une section entière consacrée au fait que la famille Roeckl s’est probablement enrichie dans l’orbite des camps de concentration ? Enfin, on est fortement tenté de rebondir sur la conclusion de l’article: il est parfaitement certain que si les pièces volées par Roeckl n’avaient pas été volées par Roeckl, elles auraient été volées, puisque c’est précisément ce qui s’est passé ! En d’autres mots, la responsabilité la plus grave incombe aux institutions péruviennes qui n’ont pas su empêcher, ou n’ont pas trouvé si terrible que cela, le pillage des objets patrimoniaux.

Bien plus, on pourrait se demander si l’usage de l’adjectif « patrimonial » n’est pas ici problématique. Aujourd’hui, cela ne fait aucun doute, l’opinion publique regrette que les « trésors » de La Mina ne soient pas au Museo de la Nacion, en train d’être scrupuleusement observés par Marion, touriste et licenciée d’archéologie à la Sorbonne. Mais visiblement, lesdits tessons et orfèvreries étaient loin d’être patrimonialisés au moment où ils ont été emportés, dans l’indifférence, en Allemagne.

Pour faire contrepoids, un encadré, dont l’existence graphique sur la page est légère et précaire, titre: « Nous ne protégeons pas le patrimoine » (« no cuidamos el patrimonio »). Il s’agit de quelques remarques formulées par l’archéologue Ruth Shady. « Le registre et l’inventaire périodiques des pièces est une priorité (…) L’INC [Instituto Nacional de Cultura] devrait travailler avec la police pour qu’elle agisse dans les sites où l’on sait que des pillages ont lieu, que ce soit par la destruction opérée par les vandales, ou par l’occupation des terres ». Elle pense notamment à certains sites du sud du Pérou, liés à la culture Paracas, encore mal étudiée.

D’une grande double page du Commercio, il ressort donc qu’un pseudo-aventurier allemand a dans sa maison un grand nombre d’importants objets issus des cultures précolombines (sans qu’il soit fait mention d’une possibilité de les récupérer), et, entre de petites parenthèses, que l’Etat continue de ne rien faire.

(Note: dès que je maîtrise les notes de bas de page, j’indique les références bibliographiques.)

Un Museo de la Nación qui porte trop bien son nom

avril 22, 2007

Crée en 1988, le Musée de la Nation est hébergé dans un grand et laid édifice construit dans les années 1980 en forme de ministère de la Peche (photo, et plus d’histoire de l’insititution). Cette « mémoire » à écailles est discrètement préservée dans un bassin à poissons de la cour intérieure. Elle est en fait bien vivante à chaque instant tant – au dire de deux étudiantes (« Tourisme » à San Martin de Porres, « Art » à San Marcos) postulantes à des emplois de guide – le bâtiment est complètement inadéquat à sa nouvelle fonction patrimoniale. Extérieurement, la chose me fait penser au courant dit futuriste qui a notamment produit dans les seventies l’étonnante et bunker-like bibliothèque universitaire de Toronto. Et, par rebonds, je ne peux m’empêcher de penser que le ministère péruvien de la peche des 1980’s est aussi un ministère du « joder a los Chilenos » – ce que me refusent obstinément les plus informés de mes amis. A l’intérieur, de nombreuses parois en béton brut de décoffrage et quelques passerelles évoquent les ignobles griseries et starwarseries de l’accès au Rez-de-Jardin du site Tolbiac de la BnF – avec, paradoxe considérable pour qui connait les villes latino-américaines, nettement moins de paramilitaires qu’au quai Mauriac.

C’est un excellent musée, je le dis tout de suite, avant de formuler les critiques annoncées. Sa principale qualité est d’être très divers dans sa conception. Muséographie anglo-saxonne avec des reproductions un peu factices de huttes et autre tombe du Seigneur de Sipan. Muséographie rigoureuse classique avec des données sérieuses sur l’histoire des fouilles archéologiques – voir par exemple la reconstitution en hauteur d’une coupe de fouille, avec les poteries dans leur ordre de profondeur. Deux parcours sont possibles, avec une section organisée par « civilisations » (et, il est vrai, de la confusion dans la suite) et une autre (plus courte, au dernier étage où il fait trop chaud) centrée sur un site, celui de Pachacamac, qui a été successivement marqué par la présence de différentes cultures. Une approche « artistique » (façon Musée des arts primitifs; je précise que pour qui vient de l’horizon des « sciences sociales », et spécialement pour les historiens, il est aussi difficile d’adhérer au concept d' »art primitif », d' »art inca », etc, qu’à celui d' »art médiéval »… – pour une fois, je sais de quoi je parle) cotoie une approche plus scientifique (anthropologique, culturelle, économique…). Les pièces sont bien exposées, il y a de la place, et des bancs pour s’asseoir. La boutique et la librairie sont disponibles sans être agressives. Il y a des tarifs réduits pour les étudiants. Les activités culturelles sont nombreuses.

J’en viens au titre de ce billet. Avec deux photos (excusez la piètre qualité de l’image) qui se passent de trop longs commentaires. 

Hommage à l’Ancien Pérou !

Un expert péruvien de plus de 5000 ans ! 

« Ce musée est un hommage à la créativité, à l’art et à la science de ceux qui forgèrent le Pérou Ancien. » Et on enfonce le clou avec l’enclume: « Antécédents céramiques. Il y a plus de 5000 ans, un expert péruvien fit les premières sculptures du continent américain, que l’on connaisse. Ces pièces sont le témoignage du talent de nos créateurs et de l’ancienneté de notre culture. » Autant vous dire, chers amis visiteurs, que Gérardo, sympathique Giacometti préhistorique qui se balladait vers 3000 avant JC dans ce qui était déjà depuis deux millénaires le pays des lamas, 1) a fait Centrale et les Beaux-Arts, 2) tout comme l’Université de San Marcos est un « doyen », puisque les nations voisines se sont mis à l’art abstrait APRES (du moins, « que l’on sâche »), 3) était membre de l’Institut National de Culture. Le visiteur, en réalité, ne saura pas trop ce que Gerardo faisait avec ses caillous. De mon coté, j’ai une hypothèse: il les lançait sur les Chiliens. La Révolution néolithique n’est pas ce qu’on croit.

Les deux écrits ici reproduits se situent au tout début de la visite (respectivement à l’entrée du parcours, et dans la troisième salle; entre les deux, une salle contient essentiellement des photos de paysages idylliques). Ils sont en quelque sorte la façade idéologique du musée, ce qui implique deux observations contradictoires. D’une part, comme façade, elle est égide et discours poltiques: c’est que le Musée de la Nation crie sur la place publique péruvienne – et étant donné que celle-ci est une foire, on ne s’étonne pas qu’il dise des bêtises (car, redisons-le, IL N’Y AVAIT PAS D’EXPERT PERUVIEN IL Y A 5000 ANS, pas plus qu’il n’y avait d’expert français ou belge, ou chilien, et la notion d’hommage à l’ANTIGUO PERU équivaut au culte, aujourd’hui un peu dépassé, de Vercingétorix). D’autre part, elle n’est que la façade, et ce qu’elle recouvre ne lui correspond pas nécessairement. Ici, on peut même voir une forte opposition spatiale entre le niveau scientifique le plus bas (la façade) et celui le plus haut (la partie consacrée à Pachacamac, tout en haut, au dernier étage, au fond à droite, dans un couloir plus étroit, avec plus de textes, là où, je le redis, il fait trop chaud)[1].

Est-il choquant que le Musée de la nation produise un discours nationaliste, mette en avant le passé préhispanique, jette un coup de projo sur les « racines » andines du pays etc ? Le musée, au contraire, ne participe-t-il pas au projet de réconciliation nationale ? Mon point de vue: on peut envisager qu’un musée national s’adonne à tout cela (comme en passant), que cette activité soit le coût médiatico-politique de son existence, mais à condition que ne soient pas transgressées à ce point les règles du sérieux scientifique. En outre, en disant des âneries, ne risque-t-on pas plus de produire des ânes que des Jorge Basadre ? Une précision: je ne vois pas ici de différence structurelle avec les compromissions de nos institutions culturelles françaises; seulement leurs effets sont ici moins limités, plus grossiers.

J’invite mes amis intéressés par ces problématiques à visiter le site web de l’Instituto Nacional de Cultura, dont dépend le Museo. On y découvre que la notion de patrimoine y est aussi inflationniste et confuse qu’en France. « Patrimonio » s’y décline en  culturel, naturel, et vivant (avec notamment « nos langues », « une table diversifiée », « fêtes populaires, milénarisme contemporain », « des mains créatives en art populaire », « sons et rythmes péruviens »).


[1] Cela sent fort la juxtaposition de corps professionnels. Le poste de directeur du Museo est un poste politique, comme celui de la BnF, de Beaubourg, etc. Le Museo a aussi des conservateurs. Deux visions, deux cultures, deux discours qu’en fin de compte on retrouve dans de nombreuses institutions culturelles publiques de par le monde…

De la sauce d’Ocopa à la Table du Seigneur: Judas est blanc

mars 8, 2007

 

 Le nom du couvent d’Ocopa évoque d’abord une entrée, ou plutôt une sauce qui après avoir recouvert trois tranches de patate prend forme d’entrée. Ensuite une bibliothèque dont, dit une guide touristique visiblement diaconesse et en tout cas dénuée de sens de l’humour, les Péruviens peuvent être fiers car elle la plus importante du continent américain… par son altitude. Le couvent d’Ocopa fut fondé en 1725 par le franciscain Francisco Jimenez, à 25 kilomètres de la ville aujourd’hui importante de Huancayo. Ce couvent, plus qu’une mission à proprement parler, était, loin de l’hostile et réticente selva, un centre de formation d’où sortaient les évangélisateurs et où trouvaient refuge les retraités. Un lieu important, donc, de la colonisation religieuse. Mais aussi un centre intellectuel où se formèrent d’importants politiques, diplomates, carthographes de la région andine. Le 17 septembre 2004, y fut tenu le premier conseil des ministres en région, sous l’égide du président Toledo lui-même. Celui-ci fit l’éloge du couvent, de « sa glorieuse et héroique mission d’évangélisation et de péruanisation »[1].

Il est aujourd’hui bien vu de montrer un certain respect envers des cultures hier combattues. Ainsi, le réfectoire a été récemment doté de peintures murales par un célèbre artiste huanca, Josué Sanchez. Ces peintures, aux effêts hallucinatoires, couleurs saturées, motifs fantastiques, sont dans la tradition « huancaynenne », mais représentent l’histoire du couvent. Il semble que c’est dans cette salle peinte que s’est tenu le conseil des ministres précité, ce qui inspire deux remarques : 1) l’Italie médiévale n’est pas loin (le pouvoir se met en scène au regard, ou au miroir d’images historiques, politiques, religieuses) ; 2) étant donné l’ambiance peu sereine que constitue le style de Josué Sanchez, on ne s’étonne pas de l’état de la politique au Pérou si son oeuvre est l’horizon le plus immédiat des gouvernants… Plus sérieusement, dans ce comedor se réalise un mélange de ce que vers 1970-80 on eût appelé « tradition et art populaires » et d’histoire religieuse régionale, le tout sanctifié par la résidence d’un jour du pouvoir politique. En elle-même, l’intention idéologique de la peinture murale n’a rien d’original. Les évangélisateurs, un moment ou l’autre, récupèrent et patrimonialisent les cultures qu’ils rencontrent.

Mais s’agirait-il aussi de repentance mémorielle ? A quelques mètres, dans le cloître, un tableau attire l’attention (en tout cas la mienne, et mes amis vont rire). Il s’agit d’une Dernière Cène peinte par un certain Guillermo Ponce en 1997. La composition reprend un schéma de rigueur depuis le XIVe siècle. L’iconographie conserve des éléments plus anciens encore.

La Cène est eucharistique (par opposition relative à la Cène historique qui met l’accent sur la trahison de Judas, et la surprise des apôtres). La peinture est non historiciste : les apôtres n’ont pas des têtes de romains ou de grecs. Par la fenêtre, un flamboyant coucher de soleil berce un couple de lamas. Le pain sur la table n’est pas de la baguette, et on espère pour le saint collège que le vin n’est pas péruvien. Parmi les apôtres, la dominante vestimentaire est celle du « marché inca », attrape-touriste liménien, mais les « phénotypes » (expression souvent entendue ici) représentent la diversité du pays, le peintre ayant mis un soin particulier à explorer toutes les nuances de sa palette pour multiplier les degrés de clarté des peaux des compagnons du Christ. Conformément à une invention médiévale, Judas est roux. Mais si aux XIVe-XVIIe siècles, la rousseur disait le malin, aujourd’hui, cette symbolique s’est estompée. Sous le pinceau de G.P., Judas est avant tout blanc et revêtu d’un costard-cravate. C’est à la fois un business man, ce qui est compatible avec sa bourse (son pêché de convoitise et d’avarice), et un gringo, ce qui n’est indiqué nulle part dans la Patrologie latine. S’agit-il de repentance ? 

Cène - Guillermo Ponce - 1997 (partie)


[1] http://www3.planalfa.es/misionesfranciscanas/Noticias%202004.htm – je cite le rapport des Franciscains, pas le texte même de Toledo.