Archive for the ‘Images’ Category

Quelques photos d’une campagne électorale à San Marcos

mai 11, 2007

Au mois de mai 2007, aussi bien que les Bahamas, Ecosse, Pays-de-Galles, France, Arménie, Mali, Algérie, Roumanie, Irlande, Ukraine, Monténegro, Turquie et autre Islande, l’Université Nacionale Majeure de Saint Marc – Doyenne d’Amérique s’apprête à voter, et c’est pas de la tarte. Je ne vous résumerai pas les institutions sanmarquiniennes: j’en suis bien incapable. Mais autant les contempteurs de l’université française idéalisant le modèle américain devraient lire cette note de lecture d’un universitaire de Columbia, autant ceux qui auraient la nostalgie de l’autogestion et seraient en faveur d’une forte participation étudiante à la prise de décision feraient mieux d’y penser à deux fois. San Marcos, intense foyer gauchiste (même si depuis dix ans, le corps enseignant revendique de moins en moins d’appartenance politique), s’inspire fortement (au niveau organisationnel) des Etats-Généraux (ironiquement, à travers l’emploi du  terme « estamental » – la « sociedad estamental », c’est la société divisée en trois Etats -, l’Ancien Régime ressurgit au moins autant que les Etats Généraux); l’université est bloquée, la corruption et le népotisme y règnent, l’enseignement y est très inégal. Un ami chargé de TD m’indique: les élèves qui ne fichent rien, ou se moquent de vous, il vaut mieux laisser tranquille, ils ont des groupes derrière eux qui peuvent te virer un prof en trois mois. Il faut dire que les étudiants sont spécialement jeunes, et, du fait de leur situation précaire, vulnérables à la corruption et/ou influence, et que les groupes enseignants  qui aspirent aux plus hautes fonctions sont particulièrement irresponsables. Tout se tient dans un cosmos, et San Marcos en est un.

Avant les élections, les sanmarquinienes, tous un peu artistes dans l’âme, décorent leur université. Voici quelques photos.

banderoles-sociales-5-reduite.jpg Faculté des Sciences Sociales

Faculté des Lettres Faculté des Lettres

Faculté de Droit Un bâtiment de la Faculté de Droit

Faculté d’Economie Faculté d’Economie

La preuve irréfutable que le capitalisme et la lutte antilibérale sont étroitement liés:

banderole-coca-reduite.jpg

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David Copperfield, Mao, Schwarzy, Chabrol, Windows XP, Miguel Grau…: c’est que du bon !

mai 6, 2007

Ce que j’ai lu, avant de partir pour Lima, c’est la moitié de La culture des individus : Dissonances culturelles et distinction de soi de Bernard Lahire. Ce livre explore les variations culturelles intra-individuelles, variations notamment sur l’axe de la « légitimité culturelle »: conformément à l’expérience empirique, et contrairement à l’idée issue d’une lecture caricaturale de Bourdieu, il n’y a pas de corrélation stricte entre hiérarchie sociale et hiérarchie culturelle, car un individu donné a de fait toujours des pratiques culturelles inégalement valorisées par le classement dominant. Pour faire simple, Gérardo, illustre professeur de philosophie nationale au Collège del Pérou, regarde probablement d’infâmes telenovelas (« Dallas » en plus violent et parfois plus sexe, mais plastiquement très proche – je ne sais plus comment on appelle ce type de pélicules qui produit un fort effet de réel). Quant à moi, je fais tout ce que je peux pour m’intégrer, mais maintenant, ô douleur, ô honte, j’ai pris goût au salon bien cosy du Starbucks de l’Ovalo Gutiérrez.

Tout cela est bien beau, mais ne vaut pas une photo prise avec l’accord d’un vendeur de DVD pirates de l’avenue Venezuela, devant l’entrée de l’Université Nationale Majeure de Saint Marc – Doyenne d’Amérique.

culture très variée de l’étudiant sanmarquinien

Quelques compléments d’infos pour ceux qui ne connaissent pas forcément le Pérou:

  • -L’APRA est un mouvement qui fut révolutionnaire et qui correspond aujoud’hui à une gauche très modérée et très corrompue, au pouvoir.
  • -José Maria Arguedas (1911-1969) est une icone et un écrivain péruvien, engagé en faveur de la reconnaissance de la culture andine.
  • -Miguel Grau est le héros national (j’en reparlerai): le « Chevalier des mers » a tenu en échec les Chiliens malgré l’infériorité de la flote péruvienne et malgré un tas de choses; sa grandeur d’âme fut telle qu’il refusa de prendre en chasse des navires vaincus et sauva plutôt un grand nombre de chiliens de la noyade. Il a un tas de statues. Le titre entier du DVD de la dernière colonne de droite, ligne du centre, est: La Guerra del Pacifico: Nobleza y accion de Miguel Grau: El Caballero de los mares, dans la collection « Heroes Maximos del Peru ».
  • -Enfin, introducing, Damas y Caballeros, un personnage récurrent de la scène péruvienne: l’ineffable AUTOESTIMA, qui a notamment motivé une campagne du gouvernement en faveur de la ponctualité.

L’ « écriture » de ce billet a eu pour encouragement musical en boucle « Putting my heart on the line » de Peter Frampton et « La Masa » de Mercedes Sosa.

Un objet culturel singulier: la « revista »

mars 31, 2007

La bibliothèque de la Faculté des lettres de l’UNMSM m’a demandé d’organiser une exposition « de las mejoras revistas que tenemos », dans le but d’attirer vers une salle des périodiques peu fréquentée un nombre croissant d’étudiants provenant des cinq écoles de la faculté (littérature, art, bibliothéconomie, communication sociale et pédagogie). Personnellement, j’en suis fort aise car cela me donne l’occasion de découvrir un tas de revues académiques et culturelles sudaméricaines (un petit coup de coeur pour les revues cubaines, pleines de clichés «  »soviétiques » » mais au dessin très soigné). Mais il faut reconnaître que cette collection, au regard des critères des bibliothèques des pays très riches, est mauvaise: entièrement constituée de dons, elle est très irrégulière, et assez disparate. Pourtant, les rares personnes qui connaissent son existence lui reconnaissent un certain prix.

Dans le salon de l’appartement que je partage avec un péruvien, Henry, et une allemande, Sabrina, se trouve un beau meuble qui entre autres fait office de présentoir, et présente des revues très diverses et sans intérêt: un ou deux magazines féminins, quelques numéros du bulletin du P.S. français (héritage d’un de mes prédecesseurs dans la coloc – la série est d’ailleurs beaucoup plus suivie que les collections sanmarquiniennes, puisqu’on continue de recevoir régulièrement la propagande du parti politique avec les photos de S.G. et tout), quelques magazines produits par des offices du tourisme de pays variés etc. Personne ne les lit, jamais. Personnellement, au début, je trouvais cela assez moche.

Troisième lieu, et une photo: une « libreria » de la fameuse rue Quilca, dans le centre historique de Lima. La partie la plus fréquentée de la boutique est une suite de tas de « revistas » – d’autres officines concurrentes ne vendent que des revues. Et un peu plus loin, dans la rue des opticiens, on vous interpelle: « lunettes ? lunettes de soleil ?… revues ? » Certes, le bulletin de telle université bolivienne de la première moitié du XXe siècle, conservé à San Marcos, se distingue par certains aspects du magazine, vendu rue Quilca, intégralement consacré à l’obtention des plus beaux ongles du monde. Pourtant, l’un et l’autre à leurs manières détonnent… et sont rapprochés par un mot unique. En outre, au sein même de la collection universitaire, on trouve – erreur du hasard, ou fait de société – des documents inattendus, tel un numéro du magazine commercial d’Air France… Je fais ici l’hypothèse (peu ambitieuse) que l’objet désigné par le vocable « revista » a une valeur sociale distincte de celle de la « revue » française, est une réalité différente. Voici quelques pistes de reflexion sur ce thème, je vous les soumets…

Je pars d’une observation: le fait que les revues, toutes les revues, au Pérou se conservent (plus qu’ailleurs, tout est relatif) induit une sorte de contradiction entre l’objet et son contenu. En France et dans les autres pays très riches, la revue offre une cohérence entre le contenu et le support, l’un et l’autre étant éphémères : la mode et l’actualité, les deux principaux champs qui s’expriment via ce support, sont par définition provisoires (idem, mais dans une moindre mesure, on peut dire qu’une revue académique propose un « state of the art » qui a priori n’a pas vocation à se maintenir dans le temps, mais qu’on conserve a posteriori pour différentes raisons liées aux impératifs du champs scientifique, notamment la nécessité de pouvoir contrôler l’évolution de la connaissance). Or, autant qu’en Europe, les revistas vendues à Lima sont dédiées aux choses futiles. Leur vente différée sur les marchés et dans les rues estudiantines, leur pérenisation sur un meuble de mon appartement, ou leur amusante intrusion entre deux volumes poussiéreux postérieurs à la Guerre du Pacifique (parce que sinon ils seraient à Santiago), tout cela indique que l’objet « revista » est doté au Pérou d’une longévité qui le distingue de la revue. Pourquoi ?

Les deux raisons principales pourraient bien tenir en quelques mots: prestige de l’écrit original + puissance de l’image. Le second terme est bien connu, et n’a rien d’étranger au monde médiatique des pays très riches. Le premier, en revanche, peut-être en crise à l’heure des engouements numériques dans nos pays, mérite d’être mis en valeur comme fait culturel singulier, et contextualisé. Le livre original neuf ne se vend presque pas au Pérou. Même un groupe bénévole compétent et investi dans la promotion de l’édition péruvienne comme Libros Peruanos est souvent dans l’impossibilité de se procurer les livres qu’il décrit sur son site ! Les quelques librairies indépendantes de Miraflorès n’attirent que la bourgeoisie et leurs fonds demeurent assez limités. Dans une écrasante majorité de la société, le livre péruvien (i.e. consommé par des péruviens) est donc absent ou photocopié. D’autant que le livre d’occasion reste « assez » cher (pour donner une idée, mes amis de San Marcos font une forte différence entre acheter un livre 4 soles, ou 6 soles, différence mathématiquement évidente, mais rapportée en euros, dérisoire)… En revanche, les revistas sont vendues entre 1 et 2 soles (25 à 50 centimes d’euros) l’unité. Dans ces conditions, l’objet revista pourrait bien assumer une fonction de mise à disposition de l’écrit original auprès d’un large public, témoignant du même coup d’un fort prestige de l’écrit et du livre – prestige peu surprenant dans une société où les niveaux d’éducation et d’alphabétisation sont encore très irréguliers. Il m’est arrivé de croiser dans les magasins de « revistas » des clients visiblement en cours d’apprentissage de la lecture.

Revues Revistas Quilca Lima Libreria

(billet écrit très tard avec beaucoup de mojito à l’esprit, pouvant être repris et corrigé par la suite)

Télé, foot et poulet

mars 26, 2007

Une polleria connue du Jirón de la Unión. Deux quartos de pollo a la brasa, une salade chacun, des frites recouvertes de mayonesa, d’aji verde, de kechu, de mostasa (américaine): les quatre cremas qui font la joie du jeune liménien. Que calor. Surtout  que face à nous, enfin face à toute la clientèle, l’équipe junior nationale n’a pas encore été vaincue par son homologue argentine. La chose est d’importance, car si l’actuelle équipe nationale péruvienne est nulle et alcolique, les espoirs, eux, semblent prometteurs. L’ensemble des pollivores suit donc avec une attention particulière, rythmée de « ahh » masculins et – chose plus estrange pour le parisien débarqué – de « ouuuuyyyees » stridents et féminins, la « pelota » – et repelote. Et soudain, consternation tellement générale que j’éprouve moi même un certain ressentissement. L’écran s’est rempli de la tronche d’Alejandro Sanz, chanteur espagnol connu et surtout en tournée au Pérou. On appelle les « mosos », qui évidemment font comme si de rien, puis les hommes se lèvent pour faire face à la situation. Deux atteignent les boutons situés au bas des téléviseurs – photo d’une vie manquée, pour cause d’excès d’aji verde sur les doigts – mais, malgré des efforts répétés, ne parviennent pas à retrouver le bon canal. Explication de Javier Arnao, mon pote sanmarquinien et accessoirement voisin de table, étudiant en linguistique, fan de foot, bref un érudit dans la crise : « tu sais ce qui se passe ? le patron a changé la chaine pour faire partir les gens. Le foot, c’est une arme à double tranchant: ça fait venir les clients, puis ça les fait partir. » Et de fait, cinq minutes plus tard, la voix à vrai dire gonflante d’A. S. a disparu, et les Péruviens « sub-17 » (moins de 17 ans) manquent une occasion. Un repas mémorable.

 Foot Polleria Bar

Un éléphant blanc à Lima

mars 26, 2007

Un « elefante blanco », c’est un édifice devenu fantôme, éventuellement après une période de succès éphémère. Ainsi, le centre commercial Camino Real, lieu fréquenté il y a quinze ans par la haute société, est aujourd’hui déserté par les clients et les boutiques (j’ai trouvé a posteriori un post qui en parle). L’immeuble ici photographié est situé à 200 m de la mairie du quartier huppé de Miraflorès, et son entrée est localisée sur l’assez prestigieuse Calle Shell. Il est donc en pleine zone « pituca » (richarde)… Pourtant, passés quelques étages bel et bien habités, la construction n’a jamais dépassé le stade du gros oeuvre. Très liménien. Moi j’aime bien.

Un éléphant blanc à Lima (construction inachevée)

Image: pharmacies et orgueil national

mars 26, 2007

Pharmacie et patriotisme (2)Pharmacie et patriotisme ()

Deux chaînes de boutiques pharmaceutiques produisent une communication sur le thème de l’appartenance nationale.

De la sauce d’Ocopa à la Table du Seigneur: Judas est blanc

mars 8, 2007

 

 Le nom du couvent d’Ocopa évoque d’abord une entrée, ou plutôt une sauce qui après avoir recouvert trois tranches de patate prend forme d’entrée. Ensuite une bibliothèque dont, dit une guide touristique visiblement diaconesse et en tout cas dénuée de sens de l’humour, les Péruviens peuvent être fiers car elle la plus importante du continent américain… par son altitude. Le couvent d’Ocopa fut fondé en 1725 par le franciscain Francisco Jimenez, à 25 kilomètres de la ville aujourd’hui importante de Huancayo. Ce couvent, plus qu’une mission à proprement parler, était, loin de l’hostile et réticente selva, un centre de formation d’où sortaient les évangélisateurs et où trouvaient refuge les retraités. Un lieu important, donc, de la colonisation religieuse. Mais aussi un centre intellectuel où se formèrent d’importants politiques, diplomates, carthographes de la région andine. Le 17 septembre 2004, y fut tenu le premier conseil des ministres en région, sous l’égide du président Toledo lui-même. Celui-ci fit l’éloge du couvent, de « sa glorieuse et héroique mission d’évangélisation et de péruanisation »[1].

Il est aujourd’hui bien vu de montrer un certain respect envers des cultures hier combattues. Ainsi, le réfectoire a été récemment doté de peintures murales par un célèbre artiste huanca, Josué Sanchez. Ces peintures, aux effêts hallucinatoires, couleurs saturées, motifs fantastiques, sont dans la tradition « huancaynenne », mais représentent l’histoire du couvent. Il semble que c’est dans cette salle peinte que s’est tenu le conseil des ministres précité, ce qui inspire deux remarques : 1) l’Italie médiévale n’est pas loin (le pouvoir se met en scène au regard, ou au miroir d’images historiques, politiques, religieuses) ; 2) étant donné l’ambiance peu sereine que constitue le style de Josué Sanchez, on ne s’étonne pas de l’état de la politique au Pérou si son oeuvre est l’horizon le plus immédiat des gouvernants… Plus sérieusement, dans ce comedor se réalise un mélange de ce que vers 1970-80 on eût appelé « tradition et art populaires » et d’histoire religieuse régionale, le tout sanctifié par la résidence d’un jour du pouvoir politique. En elle-même, l’intention idéologique de la peinture murale n’a rien d’original. Les évangélisateurs, un moment ou l’autre, récupèrent et patrimonialisent les cultures qu’ils rencontrent.

Mais s’agirait-il aussi de repentance mémorielle ? A quelques mètres, dans le cloître, un tableau attire l’attention (en tout cas la mienne, et mes amis vont rire). Il s’agit d’une Dernière Cène peinte par un certain Guillermo Ponce en 1997. La composition reprend un schéma de rigueur depuis le XIVe siècle. L’iconographie conserve des éléments plus anciens encore.

La Cène est eucharistique (par opposition relative à la Cène historique qui met l’accent sur la trahison de Judas, et la surprise des apôtres). La peinture est non historiciste : les apôtres n’ont pas des têtes de romains ou de grecs. Par la fenêtre, un flamboyant coucher de soleil berce un couple de lamas. Le pain sur la table n’est pas de la baguette, et on espère pour le saint collège que le vin n’est pas péruvien. Parmi les apôtres, la dominante vestimentaire est celle du « marché inca », attrape-touriste liménien, mais les « phénotypes » (expression souvent entendue ici) représentent la diversité du pays, le peintre ayant mis un soin particulier à explorer toutes les nuances de sa palette pour multiplier les degrés de clarté des peaux des compagnons du Christ. Conformément à une invention médiévale, Judas est roux. Mais si aux XIVe-XVIIe siècles, la rousseur disait le malin, aujourd’hui, cette symbolique s’est estompée. Sous le pinceau de G.P., Judas est avant tout blanc et revêtu d’un costard-cravate. C’est à la fois un business man, ce qui est compatible avec sa bourse (son pêché de convoitise et d’avarice), et un gringo, ce qui n’est indiqué nulle part dans la Patrologie latine. S’agit-il de repentance ? 

Cène - Guillermo Ponce - 1997 (partie)


[1] http://www3.planalfa.es/misionesfranciscanas/Noticias%202004.htm – je cite le rapport des Franciscains, pas le texte même de Toledo.