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Lama et rigolade

mai 18, 2007

Doté depuis cinq jours d’un lourd et antipathique rhume, je me sens autorisé à franchir toutes sortes de limites, à vous présenter quelques histoires vraiments insignifiantes. Tout étudiant-historien qui en premier cycle a fait du XVIIIe a entendu parler de l’introduction du Mérinos dans le Limousin par son intendant, Turgot. Lequel mammifère, je le dis aux autres, vient du véritable pays des tapas : l’Espagne. Ce que l’histoire officielle nous cache, mais que votre serviteur, Prométhée moderne et exilé au pays du ceviche, entend ici même vous révéler, ô jusqu’ici paisible citoyen, c’est qu’un siècle plus tard, d’aucuns virent plus loin, plus inca, plus bonnet péruvien : on tenta alors d’introduire dans ces contrées de stations d’hiver moins chères, les Pyrénées, notre ami, le lama. Que fait l’auteur-dessinateur du Crétin des Alpages ? N’a-t-il pas lu le remarquable opuscule : Nicolas Joly, Projet d’acclimatation du llama et de l’alpaga du Pérou dans les Pyrénées françaises, [Toulouse], [1869 ?], 15p ? Retour sur les faits. Travelling dans le temps. Deux hommes sont les principaux protagonistes de ce drame ovin camélidé : Buffon, Geoffroy Saint-Hilaire. Le premier, célèbre auteur de l’Histoire naturelle – un des best-sellers du XVIIIe siècle – déclare en 1765 au sujet de l’alpaca et du lama : « J’imagine que ces animaux seraient une excellente acquisition pour l’Europe, spécialement pour les Alpes et pour les Pyrénées, et produiraient plus de bien réels que tout le métal du Nouveau-Monde. »[1] Un siècle plus tard, GSH, fondateur du Jardin d’Acclimatation, enfonce le cloud avec l’enclume : « Lors de la découverte de l’Amérique, les Européens y trouvèrent, avec le chien qui s’est rencontré presque partout, trois espèces seulement de quadrupèdes domestiques, le Cochon d’Inde, le Lama et l’Alpaca. Soixante ans s’étaient écoulées que l’inutile Cobaie[2] était naturalisé en Europe :après quatre siècles accomplis, nous attendons encore la domestication du Lama et de l’Alpaca, à la fois bêtes de somme, bêtes laitières, excellents animaux de boucherie, et surtout chargés d’une laine que son extrème abondance, sa finesse dans quelques races, rendent également précieuses. »[3]  Son disciple, Nicolas Joly, entreprend de transformer le projet scientifique (à cette date, une famille lama s’est déjà installée au Bois de Boulogne, et quelques autres dans les Vosges) en chantier d’aménagement du territoire – il s’agit aussi de concurrencer les Anglais qui exportent en France la laine d’alpaca manufacturée. On commence à se demander si c’est sérieux lorsqu’il prend pour exemple de réussite exemplaire le cas d’une bête que je n’ai jamais trouvée omniprésente dans le paysage français (que je connais mal, diraient ma copine et mes amis provinciaux qui, inquièts de mon parisianisme, m’offrirent un jour Astérix et le tour de Gaule – qu’est-ce qu’on se marre). « La domestication de l’Yack ou bœuf laineux du Thibet, et son emploi comme bête de somme dans nos montagnes n’est-elle pas un fait accompli ? » (p8) Je m’insurge en passant que l’Etat n’assume pas ses responsabilités en accomplissant un devoir de mémoire envers la communauté yack. Mais, pour conclure sur le sujet, il convient de crier à la farce (farce de lama ? – c’est gros comme une farce), quand on apprend que le patron politique du projet est le Général Le Bœuf. (sic)2


[1] Cit. par Joly, op.cit., p. 4

[2] Au-delà de l’évidente discrimination raciale dont fait l’objet le cochin d’Inde, il faut ici souligner que beaucoup d’anthropologues andins trouveraient que Geoffroy Saint-Hilaire est un infâme salopard. Le cas du « cuy » est en effet, depuis un livre publié par l’argentin Edouardo Archetti, un classique de l’analyse du comportement irrationel des consommateurs. Extrèmement nutritif, présent en grande abondance, consommé à l’époque coloniale, il ne l’est plus, du fait du formatage des patrons culturels par la mondialisation. Sur ce sujet intéressant, qui met en jeu « la rencontre de deux cultures: la culture de la femme paysanne de la Sierra et la culture des agents de la modernisation », voir le chapitre consacré à Archetti dans un manuel mis en ligne. Au passage, le fait que l’Ecuateur exporte beaucoup de cuys, et pas le Pérou, énerve beaucoup les Péruviens, qui en règle générale sont énervés parce qu’ils exportent moins que leurs voisins tout en ayant, selon eux, plus et mieux. Moi, le cuy, j’en ai mangé une fois et j’en retiens qu’on a les mains grasses après. Il y a plusieurs recettes.

[3] Geoffroy Saint-Hilaire, Acclimatation et domestication des animaux utiles, Paris, 1861, p. 26, cit. par Joly, op.cit., p. 5

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