Archive for the ‘Lima’ Category

Péruviennes, beauté, champignons et supermarché

avril 8, 2007

Il est licite de trouver étrange ou stupide le titre de ce post, et à moi de préciser les conditions de son élaboration. Comme chacun sait, un blog est référencé d’abord par des étiquettes (tags) et catégories, ensuite par les titres des posts, ensuite éventuellement par le contenu. Les anxieux de l’internet qui y voient un maelstrom vertigineux où toutes les voies mènent à la perdition (au sens premier et correct, ou pas) seront réjouis et confortés par une révélation: de mon blog, le post qui ces derniers temps a connu le plus franc (tout est relatif, quand même) succès est celui consacré à une pratique culturelle centrée sur la volaille, et intitulé « télé, foot et poulet ». En effet, de nombreux et, je n’en doute pas, sympathiques internautes  m’ont découvert au cours d’une recherche sur un événement affectant un autre rite, en l’occurence le changement de chaîne de la retransmission dominicale et résumée de la semaine footbalistique. « Télé-Foot » m’ayant rendu célèbre (enfin, tout est relatif), je me suis promis de ne jamais m’interdire d’employer des mots clés un peu factices dans l’élaboration des titres. Je commence très soft avec « beauté », « champignons », « supermarché », qui devraient amener à ce blog consacré à la Ville des Rois un public oecuménique constitué des afficionados de Jean-Pierre Coffe, des lectrices de Marie-Claire, des ménagèr(e)s du net, des amateurs d’hallucinations et cetera, et cetera, et alia. Qu’on se rassure, j’éviterai tant le vocabulaire pornographique que les références star-académiques.

Par ailleurs, il se trouve que je vais effectivement parler d’un supermarché, de beauté corporelle, et de dermatologie. Il se trouve encore que dans un univers machiste la distinction sociale par la beauté passe d’abord par la distinction sociale par la beauté des femmes, et que je vais donc surtout parler des Péruviennes. Mon titre n’est donc pas traître.

« Tu devrais mettre des gants ! » Je répondis à mes collègues bibliothécaires qu’à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France – qui esthétiquement et sémiotiquement a beaucoup à voir avec les immeubles fortifiés de la haute bourgeoisie liménienne – ni les lecteurs, ni les conservateurs ne mettent des gants, idem à la National Library of Scotland, idem à la Thomas Fisher Library de Toronto… Blablabla, je sens déjà que je devrais me faire plus discret sur mes voyages (mes privilèges), quand on me répond gentiment, avec une once de commisération, « il ne s’agit pas des livres, mais de te toi: tu vas attraper des champignons. » Ah ? C’est un fait, la plupart des collections des bibliothèques des pays très riches sont chimiquement ou biologiquement (je ne sais pas comment on doit dire) stabilisées et neutralisées, alors que la salle des périodiques de la Faculté des lettres, au troisième étage sans ventilateur dans une des villes les plus humides du monde constitue probablement un Disney World de nos amis hongos. Pourtant, j’ai peine à croire que se laver les mains ne suffit pas. Une camarade me montre ses doigts: plusieurs cicatrices, un champignon chronique. Rien d’extraordinaire dans un monde ou l’état intact de la peau est un privilège de classe. Car ce ne sont pas les livres qui sont en cause (m’enfin), mais l’habitat et le budget santé des familles.

Le Wong de Miraflorès. Wong est la marque de grande distribution la plus classieuse; sa sous-marque, Metro, est déjà très correcte ! (Une parenthèse: à Lima, faire ses courses dans un des nombreux supermarchés – quelque soit l’enseigne – coûte plus chèr que les faire dans les marchés et/ou les petite épiceries de quartier.) Le Wong de Miraflorès est situé sur l’Ovalo Gutierrez, un endroit très bien avec un grand cinéma, un Starbucks, une libraire assez importante, et où débouchent de nombreux axes chics. A l’intérieur, on trouve des airs de mall américain, avec une fontaine et des bancs en bois sur lesquels on peut se poser et boire un expresso très correct. Les produits sont les meilleurs de la ville : fromages français (« fourme de Ambert », « bleue d’Auvergne », « reblechon »…), pâtes italiennes, saucisses suisses (je ne sais pourquoi, mais on ne saurait minimiser l’importance de la saucisse suisse au Pérou…), cafés fair-trade et organiques, etc, etc, et alia. Habitant assez près (bien que dans une cuadra à peine plus clase media), j’y vais environ une fois par semaine pour acheter de la viande argentine (c’est le seul endroit où l’on peut procurer un assez bon steack).

Revenons-en à la hierarchie sociodermique. Nous autres français vivons dans un pays très riche où les services de soins et les conditions d’hygiène ont progressivement réduit le fonds de commerce des médecins spécialistes de la peau aux maladies rares et au traitement de l’acnée juvénile. Par conséquent, quand nous pensons à la valeur sociale de la peau, nous pensons uniquement à sa couleur, au racisme. Soit dit en passant, nous nous interdisons ainsi de comprendre un lieu commun de notre littérature (XIIe-XIXe siècle, au moins), dans laquelle l’évocation de la belle peau blanche et des antagonistes « brulures du soleil » ne saurait recouper le couple clair/mat, du moins pas celui en vigueur dans notre système de représentations[1] . Les études consacrées par M. Pastoureau aux couleurs suggèrent qu’il n’y a probablement aucune continuité « de tout temps… » dans l’évocation de la blancheur de la peau; sans nous hasarder à faire une étude en deux minutes, il suffit de mentionner qu’à Rome c’est « cultus » qui définit le mieux la beauté corporelle (et plus que la blancheur, c’est l’éclat qui est évoqué), tandis qu’au Moyen Âge chrétien, l’obsession de la blancheur a bien sûr des origines morales corroborées par un rejet du maquillage. Et une lecture littérale ou anachronique du cliché, postérieur, qui oppose la peau bronzée du paysan au blanc épiderme de la marquise, n’est pas sans poser problème dans la Normandie de Madame Bovary… En revanche, si la couleur est un fait culturel (et donc un fait spécialement soumis aux changements historiques), on peut postuler que l’opposition entre une belle peau et une peau vérolée, opposition plus proche de la nature du corps, a moins varié en tant que différence. En d’autres termes, plus que le Gaffiot, une visite au Wong de Miraflores permet d’appréhender la beauté de Didon.

Ce n’est pas qu’il n’y ait pas aussi et encore des différences de couleur dans la société liménienne. Au contraire. Peu ou pas de chollos (indiens des Andes) dans ledit supermarché, mais beaucoup de criollos (type européen), voire des gringos (moi). Mais cette ségrégation-là, cela se sent, est sur le déclin. Surtout, pour peu qu’on descende un tout petit-peu dans la hiérarchie sociale (un autre supermarché un peu moins coté mais dans un quartier tout aussi huppé), elle s’efface de plus en plus vite. En revanche, Dios Santos, quelles peaux ! Tout simplement nettes, lisses, quelconques. Mais une immersion quotidienne dans des bus, des rues, des bureaux où chacun porte la grosse cicatrice d’une vaccination faite à la va-vite, des traces de chûte, parfois de champignons grattés etc – traces que très vite on ne voit plus – rend visible, au Wong de Miraflorès, le « splendor » latin.

La prolifération des pharmacies est une maladie parisienne. Ici, innombrable est la quantité de salons de beauté. Règne de l’image ? Bien sûr, mais aussi des corps différents, qui commandent de singulières différences sociales.


[1] La bibliographie sur l’histoire de la beauté est abondante (Vigarello, Eco et compagnie). Plus intéressant, un volume que je n’ai pas pu consulter (c’est quasi une blague de le dire, vu l’état des collections des BU péruviennes), celui sur la peau publié dans la collection Micrologus, qui contient notamment un article de Danielle Jacquart: . Et voici une impressionnante étude lexicale comparée: http://www.phil.muni.cz/rom/erb/6duchacek65-opraveno.rtf

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Un objet culturel singulier: la « revista »

mars 31, 2007

La bibliothèque de la Faculté des lettres de l’UNMSM m’a demandé d’organiser une exposition « de las mejoras revistas que tenemos », dans le but d’attirer vers une salle des périodiques peu fréquentée un nombre croissant d’étudiants provenant des cinq écoles de la faculté (littérature, art, bibliothéconomie, communication sociale et pédagogie). Personnellement, j’en suis fort aise car cela me donne l’occasion de découvrir un tas de revues académiques et culturelles sudaméricaines (un petit coup de coeur pour les revues cubaines, pleines de clichés «  »soviétiques » » mais au dessin très soigné). Mais il faut reconnaître que cette collection, au regard des critères des bibliothèques des pays très riches, est mauvaise: entièrement constituée de dons, elle est très irrégulière, et assez disparate. Pourtant, les rares personnes qui connaissent son existence lui reconnaissent un certain prix.

Dans le salon de l’appartement que je partage avec un péruvien, Henry, et une allemande, Sabrina, se trouve un beau meuble qui entre autres fait office de présentoir, et présente des revues très diverses et sans intérêt: un ou deux magazines féminins, quelques numéros du bulletin du P.S. français (héritage d’un de mes prédecesseurs dans la coloc – la série est d’ailleurs beaucoup plus suivie que les collections sanmarquiniennes, puisqu’on continue de recevoir régulièrement la propagande du parti politique avec les photos de S.G. et tout), quelques magazines produits par des offices du tourisme de pays variés etc. Personne ne les lit, jamais. Personnellement, au début, je trouvais cela assez moche.

Troisième lieu, et une photo: une « libreria » de la fameuse rue Quilca, dans le centre historique de Lima. La partie la plus fréquentée de la boutique est une suite de tas de « revistas » – d’autres officines concurrentes ne vendent que des revues. Et un peu plus loin, dans la rue des opticiens, on vous interpelle: « lunettes ? lunettes de soleil ?… revues ? » Certes, le bulletin de telle université bolivienne de la première moitié du XXe siècle, conservé à San Marcos, se distingue par certains aspects du magazine, vendu rue Quilca, intégralement consacré à l’obtention des plus beaux ongles du monde. Pourtant, l’un et l’autre à leurs manières détonnent… et sont rapprochés par un mot unique. En outre, au sein même de la collection universitaire, on trouve – erreur du hasard, ou fait de société – des documents inattendus, tel un numéro du magazine commercial d’Air France… Je fais ici l’hypothèse (peu ambitieuse) que l’objet désigné par le vocable « revista » a une valeur sociale distincte de celle de la « revue » française, est une réalité différente. Voici quelques pistes de reflexion sur ce thème, je vous les soumets…

Je pars d’une observation: le fait que les revues, toutes les revues, au Pérou se conservent (plus qu’ailleurs, tout est relatif) induit une sorte de contradiction entre l’objet et son contenu. En France et dans les autres pays très riches, la revue offre une cohérence entre le contenu et le support, l’un et l’autre étant éphémères : la mode et l’actualité, les deux principaux champs qui s’expriment via ce support, sont par définition provisoires (idem, mais dans une moindre mesure, on peut dire qu’une revue académique propose un « state of the art » qui a priori n’a pas vocation à se maintenir dans le temps, mais qu’on conserve a posteriori pour différentes raisons liées aux impératifs du champs scientifique, notamment la nécessité de pouvoir contrôler l’évolution de la connaissance). Or, autant qu’en Europe, les revistas vendues à Lima sont dédiées aux choses futiles. Leur vente différée sur les marchés et dans les rues estudiantines, leur pérenisation sur un meuble de mon appartement, ou leur amusante intrusion entre deux volumes poussiéreux postérieurs à la Guerre du Pacifique (parce que sinon ils seraient à Santiago), tout cela indique que l’objet « revista » est doté au Pérou d’une longévité qui le distingue de la revue. Pourquoi ?

Les deux raisons principales pourraient bien tenir en quelques mots: prestige de l’écrit original + puissance de l’image. Le second terme est bien connu, et n’a rien d’étranger au monde médiatique des pays très riches. Le premier, en revanche, peut-être en crise à l’heure des engouements numériques dans nos pays, mérite d’être mis en valeur comme fait culturel singulier, et contextualisé. Le livre original neuf ne se vend presque pas au Pérou. Même un groupe bénévole compétent et investi dans la promotion de l’édition péruvienne comme Libros Peruanos est souvent dans l’impossibilité de se procurer les livres qu’il décrit sur son site ! Les quelques librairies indépendantes de Miraflorès n’attirent que la bourgeoisie et leurs fonds demeurent assez limités. Dans une écrasante majorité de la société, le livre péruvien (i.e. consommé par des péruviens) est donc absent ou photocopié. D’autant que le livre d’occasion reste « assez » cher (pour donner une idée, mes amis de San Marcos font une forte différence entre acheter un livre 4 soles, ou 6 soles, différence mathématiquement évidente, mais rapportée en euros, dérisoire)… En revanche, les revistas sont vendues entre 1 et 2 soles (25 à 50 centimes d’euros) l’unité. Dans ces conditions, l’objet revista pourrait bien assumer une fonction de mise à disposition de l’écrit original auprès d’un large public, témoignant du même coup d’un fort prestige de l’écrit et du livre – prestige peu surprenant dans une société où les niveaux d’éducation et d’alphabétisation sont encore très irréguliers. Il m’est arrivé de croiser dans les magasins de « revistas » des clients visiblement en cours d’apprentissage de la lecture.

Revues Revistas Quilca Lima Libreria

(billet écrit très tard avec beaucoup de mojito à l’esprit, pouvant être repris et corrigé par la suite)

Télé, foot et poulet

mars 26, 2007

Une polleria connue du Jirón de la Unión. Deux quartos de pollo a la brasa, une salade chacun, des frites recouvertes de mayonesa, d’aji verde, de kechu, de mostasa (américaine): les quatre cremas qui font la joie du jeune liménien. Que calor. Surtout  que face à nous, enfin face à toute la clientèle, l’équipe junior nationale n’a pas encore été vaincue par son homologue argentine. La chose est d’importance, car si l’actuelle équipe nationale péruvienne est nulle et alcolique, les espoirs, eux, semblent prometteurs. L’ensemble des pollivores suit donc avec une attention particulière, rythmée de « ahh » masculins et – chose plus estrange pour le parisien débarqué – de « ouuuuyyyees » stridents et féminins, la « pelota » – et repelote. Et soudain, consternation tellement générale que j’éprouve moi même un certain ressentissement. L’écran s’est rempli de la tronche d’Alejandro Sanz, chanteur espagnol connu et surtout en tournée au Pérou. On appelle les « mosos », qui évidemment font comme si de rien, puis les hommes se lèvent pour faire face à la situation. Deux atteignent les boutons situés au bas des téléviseurs – photo d’une vie manquée, pour cause d’excès d’aji verde sur les doigts – mais, malgré des efforts répétés, ne parviennent pas à retrouver le bon canal. Explication de Javier Arnao, mon pote sanmarquinien et accessoirement voisin de table, étudiant en linguistique, fan de foot, bref un érudit dans la crise : « tu sais ce qui se passe ? le patron a changé la chaine pour faire partir les gens. Le foot, c’est une arme à double tranchant: ça fait venir les clients, puis ça les fait partir. » Et de fait, cinq minutes plus tard, la voix à vrai dire gonflante d’A. S. a disparu, et les Péruviens « sub-17 » (moins de 17 ans) manquent une occasion. Un repas mémorable.

 Foot Polleria Bar

Un éléphant blanc à Lima

mars 26, 2007

Un « elefante blanco », c’est un édifice devenu fantôme, éventuellement après une période de succès éphémère. Ainsi, le centre commercial Camino Real, lieu fréquenté il y a quinze ans par la haute société, est aujourd’hui déserté par les clients et les boutiques (j’ai trouvé a posteriori un post qui en parle). L’immeuble ici photographié est situé à 200 m de la mairie du quartier huppé de Miraflorès, et son entrée est localisée sur l’assez prestigieuse Calle Shell. Il est donc en pleine zone « pituca » (richarde)… Pourtant, passés quelques étages bel et bien habités, la construction n’a jamais dépassé le stade du gros oeuvre. Très liménien. Moi j’aime bien.

Un éléphant blanc à Lima (construction inachevée)