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Août 2015 : le pompidou metz, l’abstraction slovène et la pêche aux canards

août 28, 2015

Au tout début d’un voyage, mon amie et moi avons vu ceci.

Nous avons trouvé l’œuvre belle. Puis j’ai pris un petit livret explicatif proposé par le Centre Pompidou Metz, et à ma grande surprise – comme quoi il ne faut pas se fier aux a priori, et les empiristes anglais du XVIIe siècle ont raison : ce n’est pas parce qu’un événement se répète qu’il se répètera et nous n’avons aucun moyen de savoir que le soleil se lève à l’est – je n’ai trouvé dans ce commentaire d’œuvre contemporaine aucune faute de syntaxe, aucun néologisme inutile et flou, aucune phrase dilatée par le recours itératif à des locutions vides d’information sur le réel, dont on ne sait si le sens est autonymique (se dire soi-même) ou, ce qui est légèrement différent, d’étiquette métalinguistique : désigner le locuteur comme partie prenante d’un groupe semi-privé. Les lèmes « interroger » et « résonance » en sont absents, ce qui constitue à la fois (de mon point de vue) un gage de qualité et (en toute objectivité) une aberration statistique. La Moselle peut être fière.

Une dizaine de jours plus tard, au Musée d’art moderne de Lubjlanja, nous avons vu ceci.

Sympathique oeuvre kinétique (sonore, aussi) de Slavko Tihec. Je ne lis pas le slovène. Pendant ce temps, à Cambrai, des amis pouvaient quelque chose comme cela.

Et alors ? « Le régime esthétique de l’art est une forme sensible hétérogène par rapport aux formes ordinaires de l’expérience. » Jacques Rancière.

Work in progress : l’intro du catalogue Cambrai 1700. A quoi sert un catalogue d’exposition historique ?

août 3, 2015

WORK IN PROGRESS

Extrait de l’introduction du catalogue « Cambrai 1700. Regards sur la société cambrésienne du Grand Siècle ».

…Faire l’histoire de Cambrai ne sert pas, ou plus à se délecter d’un passé vaguement réinventé. En 2015, si tel est le désir (légitime, si l’on est d’humeur nostalgique) qui nous anime, alors on conviendra que laisser libre cours à l’imagination du romancier, ouvrir grandes les vannes de la fiction – aux risques et périls de celui qui s’y commet – vaut mieux que dévoyer sans le dire la discipline sèche et rigoureuse (et passionnante, et intellectuellement jouissive) qu’est l’histoire. De ce point de vue, rappelons ce qui a été dit des centaines de fois depuis les années 1980 : l’histoire, qui appelle à la raison (et ses formes propres de jouissance) n’a presque rien à voir avec la mémoire collective, qui appelle à l’émotion (et à ses formes propres de rationalité, territoire du psychologue ou du tribun, pas de l’historien). D’ailleurs, faire l’histoire de Cambrai ne sert pas prioritairement, ou plus à s’identifier au territoire. Faire l’histoire de Cambrai ne permet pas d’être plus ou moins cambrésien, plus ou moins bon cambrésien. Cette injonction assignée à l’histoire locale – une invention très parisienne et très politique des années 1830 – pose en effet trois problèmes : 1) elle risque nécessairement de conduire à limiter le nombre de ceux qu’on considère comme bons Cambrésiens ; 2) elle conduit à transformer le passé en un catalogue de fétiches (Fénelon), de slogans (Cambrai était une grande ville – ce qui n’a probablement jamais valu que pour le XVe siècle) ou d’anecdotes (Fénelon sortit de sa grande ville pour aller chercher une vache) qui n’ont pas grand chose à voir avec le désir de comprendre le monde, et plus spécifiquement avec l’honnêté intellectuelle. 3) Elle conduit à faire l’impasse sur ce qui parait moins acceptable à notre époque (André Leblon m’a appris, peu avant son décès, que la rue d’Alsace-Lorraine, en 1938, a été rebaptisée en deux segments rue Daladier et rue Chamberlain).

Enfin, je pense pour ma part que faire de l’histoire ne sert pas non plus à savoir d’où on vient, et que par conséquent faire l’histoire de Cambrai ne sert pas à savoir d’où vient Cambrai, comment ce territoire est devenu ce qu’il est, etc. Plus exactement, cette proposition me semble trop incomplète pour être acceptable. Car quand on regarde des documents historiques, même assez récents (trois siècles), quand on regarde les documents qui sont reproduits dans ce livre, ce qu’on mesure en premier lieu, c’est d’où on ne vient pas, c’est tout ce qui nous différencie massivement, complètement d’un monde qui n’a presque rien de commun avec le nôtre. Ce faisant, néanmoins, nous prenons la mesure de ce qui caractérise la société de notre temps. De ce point de vue, faire l’histoire de Cambrai, peut nous aider, par le jeu des différences, à voir ce qu’est Cambrai aujourd’hui – comme le fait de voyager durablement dans une ville étrangère. C’est la première des deux ambitions que, dans ma pratique de conservateur, j’assigne à l’histoire, et qui justifie à mes yeux que la société se donne les moyens d’en conserver les traces – par exemple, en payant mon salaire.

Afin de donner un sens plus concret à cette réflexion liminaire, passons en revue quelques descriptions contemporaines de Cambrai choisies pour leur brièveté << j’en cite une seule à ce stade, mais il en existe au moins trois ou quatre, qui s’inspirent les unes les autres >> : si l’on devait, au Grand Siècle, évoquer cette ville en quelques mots, que disait-on ?

MAC, DEL Bib. A131 - Dictionnaire géographique des Pays-Bas, 1695, p. 24

« Cambray : belle et grande ville Archiépiscopale, avec une forte Citadelle, sur l’Escaut ; capitale du petit païs nommé Cambrésis, annexé à la province de Hainaut. »1

Il est frappant d’observer combien chacun des termes de cette définition contient un sens, recouvre une réalité qui nous sont fondamentalement étrangers. Ville archiépiscopale, autrement dit ville d’un pouvoir matériel et spirituel qui n’existe plus nulle part en Europe, avec ses institutions propres et celles qui l’accompagnent, avec sa population cléricale nombreuse et variée, qui jouit d’un statut juridique particulier. Forte citadelle, soit pouvoir militaire, avec au bas mot des centaines de soldats – entre 5 et 10% de la population selon les années – plus ou moins bien disciplinés, plus ou moins sédentaires, des blessés, des épidémies, des « immigrés » (d’autres régions, d’autres religions – en l’occurrence, le protestantisme). L’Escaut, pas encore canalisé, même si on en parle déjà, qui représente une frontière plus qu’une voie de communication, mais aussi une source d’énergie, avec ses indispensables moulins à eaux – quelle ressemblance avec notre paisible cours d’eau pour plaisanciers, baladeurs et sympathiques poules d’eau ? Capitale du Cambrésis : il faut se représenter qu’il y avait alors une distance plus lointaine (en temps) et plus inégale (en termes de domination) entre Cambrai et, disons, Bertry, qu’il n’y en a aujourd’hui entre Paris ou Bruxelles et Cambrai… Cette distance est concrétisée par les hauts remparts, même pas mentionnés dans la définition, tant c’est avant tout leur existence que signifie, au XVIIe siècle, l’expression belle et grande ville. – nos entrées de ville sont aujourd’hui des autoroutes ; on fermait alors les portes la nuit. Presque en tous points, le rapport entre la ville et la ruralité est différent de celui que nous connaissons. C’est en ce sens, à peine esquissé ici, que l’histoire, et tout particulièrement l’histoire des sociétés préindustrielles est plus affaire d’altérité – d’où on ne vient pas – que de continuité – d’où vient. Voilà pour la première ambition.

Pourtant, la fréquentation des sources et faits historiques fait parfois apparaître de curieuses récurrences. Ainsi, le fonctionnement des Etats de la Ville, Comté et Pays du Cambrésis souligne que l’échelon qui correspond peu ou prou à notre actuel arrondissement (héritage de la Révolution française) était déjà sollicité dans la mise en œuvre de certaines politiques publiques. La délimitation des territoires et la répartition des compétences, au XVIIe siècle, a au demeurant de sérieux airs de « réforme territoriale ». Un projet royal de construction de route en 1738, contesté par les représentants « du territoire », mobilise à peu près les mêmes arguments que ceux employés par les détracteurs du contournement de Cambrai à la fin du XXe siècle (la mort du petit commerce). Ne parlons pas de problèmes de voisinage et de nuisance, dont on vient à se demander s’ils ne constitueraient pas un universel du genre humain citadin… Au-delà de l’amusement qu’ils produisent, ces rapprochements, difficiles, techniques, exigent une précision et des développements particulièrement importants, afin d’en garantir les auteurs contre le vice majeur de l’histoire dévoyée : l’anachronisme involontaire – le fait de projeter sur un temps passé, sans le faire exprès, une réalité qui lui est étrangère2. Ils ont pourtant une utilité : ils nous disent que certains enjeux que notre société pense sur le mode de l’actualité immédiate ne sont pas si récents que cela.

C’est ainsi que la seconde grande ambition de l’historien, ambition qui englobe et complète la première, ambition peut-être frappée de démesure, consiste tout simplement à enrichir notre rapport au temps. Le géographe, le voyageur, parfois l’urbaniste enrichissent notre rapport collectif à l’espace (continuant le travail individuel commencé dans la petite enfance, quand on s’oriente, puis qu’on se représente des lieux voisins – la cuisine, chez Mamie, l’école…). L’historien, qui est comme le géologue ou le paléontologue un professionnel du passé, enrichit notre rapport au temps (en complément de la mobilisation de facultés langagières et d’abstraction élaborées, entre quatre ou six ans, quand « hier », « ce matin » et « dans trois jours » acquièrent du sens). L’espace et le temps étant les deux a priori de l’expérience, ce n’est pas complètement inutile.


 

1Dictionnaire géographique des Païs Bas, du Cambrésis et de Liège, avec des remarques d’histoire et de chronologie et les armes de chaque province, Amsterdam, Henri Wetstein, 1695, p. 24.

2L’anachronisme assumé, en revanche, a une incontestable utilité pédagogique. On en fera régulièrement usage dans ce catalogue d’exposition.


 

Le contexte

Août 2015. Écriture du catalogue Cambrai 1700, dans le cadre des « commémorations » (sic) du tricentenaire de la mort de Fénelon. L’expo portera sur la société cambrésienne au temps du Grand Siècle. Éphémère retour, comme il y a deux ans (La fête s’affiche), à l’activité et au mode de vie du thésard monomaniaque ? Peut-être, et surtout pour le plaisir (ça change), mais aussi dans une perspective intermédiaire : le bouquin ne sera ni ouvrage de recherche, ni ouvrage de vulgarisation, mais un peu des deux. En effet, faute de temps, d’appétence ou de compétence (cela dépend), personne, parmi les acteurs publics ou associatifs qui s’intéressent au patrimoine et à l’histoire de Cambrai, n’a lu les ouvrages fondamentaux et monumentaux relatifs à cette période et à Cambrai (Ph. Guignet, S. Vigneron, M.-L. Leguay, peut-être une exception pour Ch. Leduc ? même pas sûr…) et il fait partie de mon job d’en restituer quelque chose (on n’est pas loin des objectifs de la formation professionnelle). Voilà, en amont, pour la vulgarisation (une certaine vulgarisation, pour public averti – l’expo étant beaucoup plus orientée vers la médiation que son catalogue), avec au passage un arrière-plan d’histoire générale. Mais, en aval, il se trouve (comme pour l’expo sur les affiches, mais dans une moindre mesure) qu’une partie des documents qui seront exposés et publiés sont demeurés inconnus des mêmes chercheurs, et qu’il m’est impossible, en bon chartiste (j’ai été rattrapé par mon destin), de ne pas produire sur eux l’amorce d’un travail d’analyse, et donc de recherche.

 

Pour le plaisir, un document sur le racket d’une institution charitable cambrésienne par l’armée française d’occupation avant le traité de Nimègue.

MAC , DEL Bib. Ms. 71 - Quittance pour le rachat de l'étain et du plomb par la maison Ste Agnes - nov 1677

Escapade à Montsouris 1. Les trois vies du monument Flatters.

juillet 31, 2015

Quand le jadis célèbre Paul Flatters eut été « massacré », comme on disait déjà à l’époque quand une expédition militaire coloniale tournait mal, par les Touaregs, compromettant pour plusieurs générations l’édification d’un chemin de fer français à travers le Sahara, le Conseil municipal de Paris décida d’octroyer à sa veuve une concession, afin que fût érigé un monument en l’honneur du colonel et de sa troupe (1881). L’assez récent parc de Montsouris (1868), pendant méridional du Parc des Buttes Chaumont, outil d’instruction du peuple et d’intégration urbaine du XIVe arrondissement à Paris après l’annexion des communes et des carrières du sud, œuvre des paysagistes Alphand et Barillet Deschamps (le second ayant déjà sévi à Cambrai !), fut choisi pour accueillir la pyramide et sa pompe. Ce choix était dicté par la présence au sein de ce parc d’un pôle à vocation scientifique, technique et militaire : observatoire météo, centre de formation à la géodésie, observatoire astronomique (dont il reste un pavillon, qui accueille aujourd’hui le siège de l’AFA)… A Montsouris étaient formés les explorateurs de l’Empire. C’est à la colline de Montsouris que l’auteur suédois de la fresque des Ingénieurs du bout du monde eût consacré ses premières pages, et à non à Dresde, meilleure université allemande, s’il s’était intéressé à l’empire français.

Bref, la fin tragique de la mission Flatters ayant ému l’opinion publique, on imagine volontiers la pompe républicaine dans ses ors, ses fanfares et ses discours, se déployer solennellement en hommage au civilisateur barbu. On imagine, parce que je n’ai trouvé de plus précis sur le web.

C’est l’âge de la jeunesse : le monument Flatters est fier et sûr de lui. Les innombrables tentatives de relance jusqu’à Vichy d’un projet ferroviaire transsaharien contribuent sans doute à entretenir sa mémoire. Le dimanche, le contremaitre et son épouse, en promenade, le saluent qui d’un lever de capiax, qui d’un sourire coupable.

Mais les temps changent…

Pour un petit bonheur posthume.

« J’en demande pardon par avance à Jésus, / si l’ombre de ma croix s’y couche un peu dessus / pour un petit bonheur posthume… » Comme dix ans plus tard Brassens dans sa supplique (1966), Flatters va pouvoir se rincer l’œil. Et cela, grâce à une conversation policière et érotique entre Hélène (Catelain, bien sûr) et Nestor.

Après la seconde guerre mondiale, les mœurs évoluent. Les embrassades furtives se multiplient, sans que l’âge de l’accession à l’indépendance locative baisse. Comme aujourd’hui dans les pays pauvres, les parcs et les hôtels à deux sous demeurent le lieux des premiers émoi, comme aussi des confidences discrètes.
« Nous étions parvenus devant la pyramide élevée à la mémoire des membres de la mission Flatters, massacrée par les Touaregs en 1881. Ça cadrait avec mon Arabe et ces histoires de carnage. Nous nous assîmes sur un banc. – Tout cela ne me parait pas raisonnable, dit Hélène en se caressant la cuisse elle-même (Comme ça, elle pouvait arrêter le jeu quand cela lui plaisait.) Pas raisonnable, et pas rationnel. »

Martin vint.

Rompu aux déserts, aux Touaregs, aux universitaires du XIXe siècle, Flatters qui n’a pas tressailli face à Burma, l’as du « du bon vieux coup de matraque des familles », ni rougi devant Hélène Cattelain, l’extraordinaire fantasme masculin du troisième quart du XXe siècle (bien moins bien servi par la série télévisée que par la lecture à voix haute de José Heuzé), Flatters le héro, Flatters-le-troisième-républicain-positiviste a trouvé hier, vendredi 31 juillet 2015, vers 17h30, son maître. Il l’a trouvé en la personne de Martin.

– Martin, on ne lèche pas la statue.

Le papa de Martin est patient. En outre, il est handicapé par la présence du petit frère ou de la petite sœur de Martin, qui, porté(e) en bandoulière à hauteur du haut pectoral, pionce sévère. Bon tacticien, il a peut-être envisagé une offensive plus directe, mais la présence d’un tiers ayant smartphone à la main (bibi), l’intimide peut-être. Martin aussi est patient, toutefois, et du haut de ses quatre ou cinq ans, il ne juge pas opportun d’interrompre son investigation buccale de la sculpture monumentale publique d’État (en gros, tout avant Zadkine et Henry Moore ?).

Lui qui n’ignore pas que la synesthésie est parfois appréciée parmi les biens récents circulant sur le marché de l’art, que pense Flatters ? (et tac, une prolepse à tendance anacoluthique).

On est en 2015, et les jardins publics sont des espaces familiaux.

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Jeunes, ambassades, cérémonie : le livre péruvien au miroir de la Ferio del libro

août 3, 2013

Varia et revue web

mai 5, 2007

Bonjour,

Pour meubler, quelques annonces et renvois:

  • j’ai récemment lu et apprécié une brève histoire de l’APRA sur le site Ahora… y en la historia, un article consacré à l’émergence d’outsiders lors des récentes élections présidentielles au Pérou, en Equateur et en Bolivie contenu dans la revue électronique Nouveaux Mondes, et (c’est du déjà ancien, mais mon ami Romulo m’avait demandé de le lui traduire à gros traits) une note de lecture de Loïc Wacquant sur les gangs – j’ai aussi trouvé très drôlatique la page de discussion de l’article de la Wikipedia française consacré à ce sociologue.
  • j’ai crée deux pages sur la Wikipedia française, l’une consacrée à la Bibliothèque nationale du Pérou, et l’autre sur l’Université de San Marcos. Merci à Rémi et Marion pour leur aide.
  • je prépare des billets sur les thèmes suivants: l’industrie du livre et la piraterie au Pérou; l’éthnohistoire au Pérou (et ses limites);  
  • je pense inaugurer une série d’interviews (historiens, acteurs du monde du livre, anthropologue…)
  • j’ai depuis longtemps dans l’idée de faire une série de billets consacrés aux Lieux : l’Hostal, l’Eglise (et la Chapelle de rue), le SPA, le Bordel, le Kiosque (à journaux), la Banque (et ses longues queues les jours de paie), le Marché etc.

Le Pérou, c’est quoi ? Hier, à San Marcos, un prêt de livres entre la Bibliothèque de la Faculté des Lettres et la Bibliothèque centrale (de la même université) a failli être compromis. « Il faut remplir le formulaire. Mais la secrétaire qui s’en charge n’est pas là. » -« Ah bon, madame, mais où est-elle ? » -« Esta bailando. Revenez dans un moment, on va téléphoner à la sécurité pour savoir ce qu’il faut faire. » Un mauvais café plus tard: « Nous avons téléphoné à la sécurité, on nous a dit que vous devez être escortés, puisque vous quittez le campus. » -« Mais, madame, nous ne quittons pas le campus, nous allons à le Bibliothèque centrale. » -« Mais vous devez sûrement être escortés quand même. Et ce n’est pas possible. » -Mais, madame, pourquoi ? » -« Estan bailando. » -« Mais puisque, madame, nous ne quittons pas le campus… » Il est finalement apparu que ne quittant pas le campus, nous étions libres de transporter les quinze volumes de Antonio Paulau y Dulcet, Manual del Librerio Hispano-americano, Barcelona, 1948-1968, moins deux tomes manquants, dans deux vieux cartons à bouteilles de vin péruvien. Pour information, à San Marcos est organisé un concours de danse annuel dont le titre est franchement poilant: San Marcos canta, baila y crece.

AJOUT

Le concours avait en fait lieu aujourd’hui, samedi 5 mai, et au terme d’une après-midi au suspense insoutenable, il est apparu que le vainqueur est Servicios técnicos.

Une merde qui ne se dit pas: appel à traduction

avril 14, 2007

Cela fait une heure et demi que m’agace une phrase de l’auteur dont je lis en ce moment les « Cuentos completos », le célèbre Alfredo Bryce Echenique. Celui-ci est connu pour son style oral, son regard ironique sur la société péruvienne, son passé parisien (il n’est pas sans partager cette dernière caractéristique avec le président actuel, l’ancien recteur de San Marcos, etc, la moitié de l’élite intellectuelle du pays). Sa relation avec la ponctuation est assez libertaire, et il aime introduire du discours direct dans le récit sans s’embarasser des correspondantes conventions typographiques. C’est un fait de style, qui ne doit donc pas poser de problème de traduction. La phrase suivante, cependant, m’ennuie [mon clavier ne connait pas l’accent espagnol] :

« Despues penso en Daughter y se dijo, Daughter, en la que me he metido. »[1]

 Je ne suis pas linguiste. De la traductologie, il ne m’a été donné de connaître qu’une introduction plus pratique que théorique : le cours de latin d’Alain Le Gallo, professeur exagérement brillant et narcissique, auquel ce post est un modeste hommage. Je reviens à la phrase… Pose problème le féminin: est évidemment sous-entendu « mierda » ou un équivalent. Le français, me semble-t-il, impose le neutre ou l’explicitation. Soit une alternative. Sur-traduction: « la merde dans laquelle… », ou sous-traduction: « ce dans quoi… ». Fait de style et fait de langue à la fois, il faudrait pour rendre cela en bonne méthode trouver un équivalent à « je me suis mis dans la merde », et ensuite soumettre cette expression à une déformation stylistique équivalente à l’ellipse faite par Bryce.

En tout cas, il y en a un qui est dedans, c’est l’ami Alfredo, qui a sur le dos depuis quelques semaines, des procès pour plagiat (voir, par exemple ici, ici, ou, plus sympathique pour l’auteur de La vie extraordinaire…, ). 

Le second terme du titre de ce billet est à prendre au premier degré. En particulier, si un(e) de mes ami(e)s auxquels il arrive parfois de se trouver dans une bibliothèque consultait une traduction française et m’indiquait la solution qui y est retenue, je lui offrirais au choix un bonnet péruvien ou une bière belge.

[1] A. Bryce Echenique, « En ausencia de los dioses », dans Cuentos completos, Lima, 2006, vol.2, p. 43

Un plagiaire par anticipation: Alphonse Esquiros

avril 12, 2007

Homme politique libéral, Alphonse Esquiros (1812-1876) s’exile après le coup d’Etat de 1851. Il rejoint d’abord la Belgique, puis passe en Angleterre. De Londres, il écrit des chroniques publiées dans La Revue des deux mondes et réunies progressivement dans une série de volumes édités par Hetzel et portant titre L’Angleterre et la vie anglaise. Dans une introduction, Esquiros définit son projet. Plagiant par anticipation Max Weber et Pierre Goubert (et véhiculant en fait un vieux cliché), il dit avoir d’abord été tenté par une réflexion sur la puissance et l’heureuse destinée des nations protestantes. « J’écartai pourtant ce point de vue jusqu’à nouvel ordre, et cela pour plus d’une raison. » Il n’en donne qu’une: le sujet de thèse est déjà déposé (« il y avait le danger de se rencontrer dans cette voie avec d’autres écrivains français qui avaient déjà signalé les grandeurs du gouvernement anglais »), mais en l’absence d’un fichier de Nanterre, on peut penser qu’il s’agit d’un faux motif, voire qu’en évoquant le thème, notre Alphonse n’a fait que consacrer à un passage obligé. Il poursuit:

« Abandonnant dès lors tout parti pris, toute idée préconçue, je me mis à étudier sans beaucoup d’ordre, et pour ainsi dire, comme ils me tombaient sous la main les feuillets épars qui composent le livre de la civilisation britannique. » (p. 6)

Le but de l’auteur est de lutter contre les préjugés – en particulier les préjugés nationaux qui forgent les inimitiés, mais pas uniquement:

« Il y a pourtant un préjugé beaucoup trop répandu et contre lequel je saisis cette occasion de protester. On se figure en général que les étrangers n’entendent rien aux affaires de leurs voisins et ne connaissent que leur pays. Je me demande si ce n’est point tout le contraire qui est vrai. L’habitude de vivre dans un milieu social, où l’on est né et où l’on s’enracine de jour en jour par la lente et incalculable puissance de l’habitude, émousse très légèrement la délicatesse des impressions. Juger, c’est comparer; or les éléments d’une comparaison manquent à la plupart de ceux qui veulent porter un jugement sur leur propre nation… » (p. 10)

D’une pierre, deux coups: anthropologie comme révélateur de ce que l’évidence a rendu invisible; perspective comparatiste. Parmi les textes d’Esquiros, on trouve des considérations sur « l’utilité sociale des petits métiers » londoniens, « chauvinisme n’est pas patriotisme » etc.

Je vais essayer de me procurer les cinq volumes sur E-bay. Je consulterais volontiers, aussi, un article de la French Review consacré à l’oeuvre d’Esquiros, mais cela attendra quelques mois.

Péruviennes, beauté, champignons et supermarché

avril 8, 2007

Il est licite de trouver étrange ou stupide le titre de ce post, et à moi de préciser les conditions de son élaboration. Comme chacun sait, un blog est référencé d’abord par des étiquettes (tags) et catégories, ensuite par les titres des posts, ensuite éventuellement par le contenu. Les anxieux de l’internet qui y voient un maelstrom vertigineux où toutes les voies mènent à la perdition (au sens premier et correct, ou pas) seront réjouis et confortés par une révélation: de mon blog, le post qui ces derniers temps a connu le plus franc (tout est relatif, quand même) succès est celui consacré à une pratique culturelle centrée sur la volaille, et intitulé « télé, foot et poulet ». En effet, de nombreux et, je n’en doute pas, sympathiques internautes  m’ont découvert au cours d’une recherche sur un événement affectant un autre rite, en l’occurence le changement de chaîne de la retransmission dominicale et résumée de la semaine footbalistique. « Télé-Foot » m’ayant rendu célèbre (enfin, tout est relatif), je me suis promis de ne jamais m’interdire d’employer des mots clés un peu factices dans l’élaboration des titres. Je commence très soft avec « beauté », « champignons », « supermarché », qui devraient amener à ce blog consacré à la Ville des Rois un public oecuménique constitué des afficionados de Jean-Pierre Coffe, des lectrices de Marie-Claire, des ménagèr(e)s du net, des amateurs d’hallucinations et cetera, et cetera, et alia. Qu’on se rassure, j’éviterai tant le vocabulaire pornographique que les références star-académiques.

Par ailleurs, il se trouve que je vais effectivement parler d’un supermarché, de beauté corporelle, et de dermatologie. Il se trouve encore que dans un univers machiste la distinction sociale par la beauté passe d’abord par la distinction sociale par la beauté des femmes, et que je vais donc surtout parler des Péruviennes. Mon titre n’est donc pas traître.

« Tu devrais mettre des gants ! » Je répondis à mes collègues bibliothécaires qu’à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France – qui esthétiquement et sémiotiquement a beaucoup à voir avec les immeubles fortifiés de la haute bourgeoisie liménienne – ni les lecteurs, ni les conservateurs ne mettent des gants, idem à la National Library of Scotland, idem à la Thomas Fisher Library de Toronto… Blablabla, je sens déjà que je devrais me faire plus discret sur mes voyages (mes privilèges), quand on me répond gentiment, avec une once de commisération, « il ne s’agit pas des livres, mais de te toi: tu vas attraper des champignons. » Ah ? C’est un fait, la plupart des collections des bibliothèques des pays très riches sont chimiquement ou biologiquement (je ne sais pas comment on doit dire) stabilisées et neutralisées, alors que la salle des périodiques de la Faculté des lettres, au troisième étage sans ventilateur dans une des villes les plus humides du monde constitue probablement un Disney World de nos amis hongos. Pourtant, j’ai peine à croire que se laver les mains ne suffit pas. Une camarade me montre ses doigts: plusieurs cicatrices, un champignon chronique. Rien d’extraordinaire dans un monde ou l’état intact de la peau est un privilège de classe. Car ce ne sont pas les livres qui sont en cause (m’enfin), mais l’habitat et le budget santé des familles.

Le Wong de Miraflorès. Wong est la marque de grande distribution la plus classieuse; sa sous-marque, Metro, est déjà très correcte ! (Une parenthèse: à Lima, faire ses courses dans un des nombreux supermarchés – quelque soit l’enseigne – coûte plus chèr que les faire dans les marchés et/ou les petite épiceries de quartier.) Le Wong de Miraflorès est situé sur l’Ovalo Gutierrez, un endroit très bien avec un grand cinéma, un Starbucks, une libraire assez importante, et où débouchent de nombreux axes chics. A l’intérieur, on trouve des airs de mall américain, avec une fontaine et des bancs en bois sur lesquels on peut se poser et boire un expresso très correct. Les produits sont les meilleurs de la ville : fromages français (« fourme de Ambert », « bleue d’Auvergne », « reblechon »…), pâtes italiennes, saucisses suisses (je ne sais pourquoi, mais on ne saurait minimiser l’importance de la saucisse suisse au Pérou…), cafés fair-trade et organiques, etc, etc, et alia. Habitant assez près (bien que dans une cuadra à peine plus clase media), j’y vais environ une fois par semaine pour acheter de la viande argentine (c’est le seul endroit où l’on peut procurer un assez bon steack).

Revenons-en à la hierarchie sociodermique. Nous autres français vivons dans un pays très riche où les services de soins et les conditions d’hygiène ont progressivement réduit le fonds de commerce des médecins spécialistes de la peau aux maladies rares et au traitement de l’acnée juvénile. Par conséquent, quand nous pensons à la valeur sociale de la peau, nous pensons uniquement à sa couleur, au racisme. Soit dit en passant, nous nous interdisons ainsi de comprendre un lieu commun de notre littérature (XIIe-XIXe siècle, au moins), dans laquelle l’évocation de la belle peau blanche et des antagonistes « brulures du soleil » ne saurait recouper le couple clair/mat, du moins pas celui en vigueur dans notre système de représentations[1] . Les études consacrées par M. Pastoureau aux couleurs suggèrent qu’il n’y a probablement aucune continuité « de tout temps… » dans l’évocation de la blancheur de la peau; sans nous hasarder à faire une étude en deux minutes, il suffit de mentionner qu’à Rome c’est « cultus » qui définit le mieux la beauté corporelle (et plus que la blancheur, c’est l’éclat qui est évoqué), tandis qu’au Moyen Âge chrétien, l’obsession de la blancheur a bien sûr des origines morales corroborées par un rejet du maquillage. Et une lecture littérale ou anachronique du cliché, postérieur, qui oppose la peau bronzée du paysan au blanc épiderme de la marquise, n’est pas sans poser problème dans la Normandie de Madame Bovary… En revanche, si la couleur est un fait culturel (et donc un fait spécialement soumis aux changements historiques), on peut postuler que l’opposition entre une belle peau et une peau vérolée, opposition plus proche de la nature du corps, a moins varié en tant que différence. En d’autres termes, plus que le Gaffiot, une visite au Wong de Miraflores permet d’appréhender la beauté de Didon.

Ce n’est pas qu’il n’y ait pas aussi et encore des différences de couleur dans la société liménienne. Au contraire. Peu ou pas de chollos (indiens des Andes) dans ledit supermarché, mais beaucoup de criollos (type européen), voire des gringos (moi). Mais cette ségrégation-là, cela se sent, est sur le déclin. Surtout, pour peu qu’on descende un tout petit-peu dans la hiérarchie sociale (un autre supermarché un peu moins coté mais dans un quartier tout aussi huppé), elle s’efface de plus en plus vite. En revanche, Dios Santos, quelles peaux ! Tout simplement nettes, lisses, quelconques. Mais une immersion quotidienne dans des bus, des rues, des bureaux où chacun porte la grosse cicatrice d’une vaccination faite à la va-vite, des traces de chûte, parfois de champignons grattés etc – traces que très vite on ne voit plus – rend visible, au Wong de Miraflorès, le « splendor » latin.

La prolifération des pharmacies est une maladie parisienne. Ici, innombrable est la quantité de salons de beauté. Règne de l’image ? Bien sûr, mais aussi des corps différents, qui commandent de singulières différences sociales.


[1] La bibliographie sur l’histoire de la beauté est abondante (Vigarello, Eco et compagnie). Plus intéressant, un volume que je n’ai pas pu consulter (c’est quasi une blague de le dire, vu l’état des collections des BU péruviennes), celui sur la peau publié dans la collection Micrologus, qui contient notamment un article de Danielle Jacquart: . Et voici une impressionnante étude lexicale comparée: http://www.phil.muni.cz/rom/erb/6duchacek65-opraveno.rtf