Trésors et patrimoine péruviens pillés: traitement médiatique

avril 30, 2007

Aujourd’hui, alors qu’assis à une table de la cafétéria, j’attendais que Marion, ma copine, afficionada d’archéologie et de visite à Lima, épuise, aux étages, jusqu’au dernier pot les ressources du grand Museo de la Nacion, il m’a été donné de lire un article du supplément du jour au principal quotidien péruvien, El Commercio, qui évoquait des centaines de pots et bijoux qui eussent pu prolonger mon attente, s’ils ne se trouvaient près de Munich, dans une collection privée constituée de plusieurs centaines de pièces, dont certaines de premier ordre, sorties illégalement du territoire post-inca.  

« Parler des trésors du Seigneur de Sipán ou du Seigneur de La Mina, c’est se réferrer au legs historique qui remplit d’orgueil tout péruvien. » La première phrase de l’article s’inscrit dans le registre patriotique. Qui connait un peu les contradictions du patriotisme culturel péruvien (qu’on pense à la guerre du Pisco) sait que l’argent n’est pas loin, et qu’il n’appelle pas de transition. Sans transition, donc: « de plus, toute cette richesse culturelle devrait servir à augmenter le dispositif (circuito) touristique du Pérou. »

Le personnage qui fait l’objet de l’article est Anton Roeckl. De lui, on nous dit que rejeton d’une riche famille industrielle allemande (cuir, textiles), il mit la première fois en 1964 les pieds au Pérou pour développer l’industrie de la bière. Qu’il rencontra alors un vieux huacero professionnel qui, incapable de se déplacer, lui enseigna le métier en échange de ses services. Qu’il prit goût à la chose et, dans les décennie 1970 et 1980, multiplia les voyages en remplissant bien ses valises… A partir de la fin des années 80, les premières mesures de sécurité à l’aéroport l’obligèrent à prendre des mesures, lui aussi, de précaution. Depuis quelques années, il a un ami péruvien qui partage sa passion et ses méthodes: Raul Apesteguia. Celui-ci récupère tout, et Anton lui achète, légalement, les pièces. Parfois, ils utilisent ensemble des passeurs. Ils approchent des cercles mafieux, et Raul est assassiné en 1996 chez lui, par deux sicaires, dans son appartement de la Residencial San Felipe (là où habite mon chef et ami Alberto…). Auparavant, ledit Raul a eu le temps de mettre son ami Anton sur le coup de ce que l’archéologue Walter Ava, cité par l’article, nomme « le plus grand pillage (saqueo) perprété dans ce pays depuis la Conquista »: le passage à l’étranger d’un grand nombre de pièces majeures provenant du site de La Mina.

Comment sait-on tout cela ? C’est Anton Roeckl lui-même qui le raconte, affirmant avoir changé de camp, lui qui finance aujourd’hui une fondation qui lutte contre le pillage. Exploitant un argument classique des anciens pays impérialistes, et au demeurant souvent largement vrai, il affirme avoir sauvé les pièces de l’abandon et du vandalisme. Ce qui n’est pas du goût du journaliste, visiblement francophile : « Tel un personnage d’un roman de Camus, Roeckl raconte tranquillement son histoire sans trouver aucune immoralité dans ses actes et explique comment, durant des décades, il a sorti du Pérou des centaines de pièces d’une valeur historique incalculable (…) Malgré tout cela, Roeckl n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi son « hobby » bien particulier est à présent si critiqué. C’est comme si, dans son obsolète logique personnelle, Roeckl considèrait avoir fait une bonne action en « sauvant » ces trésors qui autrement auraient pu tomber dans les mains des péruviens barbares et non civilisés, et qui sait ce qu’ils auraient pu faire avec ! »

L’article est intéressant, mais tombe par endroits dans les travers d’un journalisme peu déontologique. En particulier, au milieu de l’article, que vient faire une section entière consacrée au fait que la famille Roeckl s’est probablement enrichie dans l’orbite des camps de concentration ? Enfin, on est fortement tenté de rebondir sur la conclusion de l’article: il est parfaitement certain que si les pièces volées par Roeckl n’avaient pas été volées par Roeckl, elles auraient été volées, puisque c’est précisément ce qui s’est passé ! En d’autres mots, la responsabilité la plus grave incombe aux institutions péruviennes qui n’ont pas su empêcher, ou n’ont pas trouvé si terrible que cela, le pillage des objets patrimoniaux.

Bien plus, on pourrait se demander si l’usage de l’adjectif « patrimonial » n’est pas ici problématique. Aujourd’hui, cela ne fait aucun doute, l’opinion publique regrette que les « trésors » de La Mina ne soient pas au Museo de la Nacion, en train d’être scrupuleusement observés par Marion, touriste et licenciée d’archéologie à la Sorbonne. Mais visiblement, lesdits tessons et orfèvreries étaient loin d’être patrimonialisés au moment où ils ont été emportés, dans l’indifférence, en Allemagne.

Pour faire contrepoids, un encadré, dont l’existence graphique sur la page est légère et précaire, titre: « Nous ne protégeons pas le patrimoine » (« no cuidamos el patrimonio »). Il s’agit de quelques remarques formulées par l’archéologue Ruth Shady. « Le registre et l’inventaire périodiques des pièces est une priorité (…) L’INC [Instituto Nacional de Cultura] devrait travailler avec la police pour qu’elle agisse dans les sites où l’on sait que des pillages ont lieu, que ce soit par la destruction opérée par les vandales, ou par l’occupation des terres ». Elle pense notamment à certains sites du sud du Pérou, liés à la culture Paracas, encore mal étudiée.

D’une grande double page du Commercio, il ressort donc qu’un pseudo-aventurier allemand a dans sa maison un grand nombre d’importants objets issus des cultures précolombines (sans qu’il soit fait mention d’une possibilité de les récupérer), et, entre de petites parenthèses, que l’Etat continue de ne rien faire.

(Note: dès que je maîtrise les notes de bas de page, j’indique les références bibliographiques.)

Publicités

Un Museo de la Nación qui porte trop bien son nom

avril 22, 2007

Crée en 1988, le Musée de la Nation est hébergé dans un grand et laid édifice construit dans les années 1980 en forme de ministère de la Peche (photo, et plus d’histoire de l’insititution). Cette « mémoire » à écailles est discrètement préservée dans un bassin à poissons de la cour intérieure. Elle est en fait bien vivante à chaque instant tant – au dire de deux étudiantes (« Tourisme » à San Martin de Porres, « Art » à San Marcos) postulantes à des emplois de guide – le bâtiment est complètement inadéquat à sa nouvelle fonction patrimoniale. Extérieurement, la chose me fait penser au courant dit futuriste qui a notamment produit dans les seventies l’étonnante et bunker-like bibliothèque universitaire de Toronto. Et, par rebonds, je ne peux m’empêcher de penser que le ministère péruvien de la peche des 1980’s est aussi un ministère du « joder a los Chilenos » – ce que me refusent obstinément les plus informés de mes amis. A l’intérieur, de nombreuses parois en béton brut de décoffrage et quelques passerelles évoquent les ignobles griseries et starwarseries de l’accès au Rez-de-Jardin du site Tolbiac de la BnF – avec, paradoxe considérable pour qui connait les villes latino-américaines, nettement moins de paramilitaires qu’au quai Mauriac.

C’est un excellent musée, je le dis tout de suite, avant de formuler les critiques annoncées. Sa principale qualité est d’être très divers dans sa conception. Muséographie anglo-saxonne avec des reproductions un peu factices de huttes et autre tombe du Seigneur de Sipan. Muséographie rigoureuse classique avec des données sérieuses sur l’histoire des fouilles archéologiques – voir par exemple la reconstitution en hauteur d’une coupe de fouille, avec les poteries dans leur ordre de profondeur. Deux parcours sont possibles, avec une section organisée par « civilisations » (et, il est vrai, de la confusion dans la suite) et une autre (plus courte, au dernier étage où il fait trop chaud) centrée sur un site, celui de Pachacamac, qui a été successivement marqué par la présence de différentes cultures. Une approche « artistique » (façon Musée des arts primitifs; je précise que pour qui vient de l’horizon des « sciences sociales », et spécialement pour les historiens, il est aussi difficile d’adhérer au concept d' »art primitif », d' »art inca », etc, qu’à celui d' »art médiéval »… – pour une fois, je sais de quoi je parle) cotoie une approche plus scientifique (anthropologique, culturelle, économique…). Les pièces sont bien exposées, il y a de la place, et des bancs pour s’asseoir. La boutique et la librairie sont disponibles sans être agressives. Il y a des tarifs réduits pour les étudiants. Les activités culturelles sont nombreuses.

J’en viens au titre de ce billet. Avec deux photos (excusez la piètre qualité de l’image) qui se passent de trop longs commentaires. 

Hommage à l’Ancien Pérou !

Un expert péruvien de plus de 5000 ans ! 

« Ce musée est un hommage à la créativité, à l’art et à la science de ceux qui forgèrent le Pérou Ancien. » Et on enfonce le clou avec l’enclume: « Antécédents céramiques. Il y a plus de 5000 ans, un expert péruvien fit les premières sculptures du continent américain, que l’on connaisse. Ces pièces sont le témoignage du talent de nos créateurs et de l’ancienneté de notre culture. » Autant vous dire, chers amis visiteurs, que Gérardo, sympathique Giacometti préhistorique qui se balladait vers 3000 avant JC dans ce qui était déjà depuis deux millénaires le pays des lamas, 1) a fait Centrale et les Beaux-Arts, 2) tout comme l’Université de San Marcos est un « doyen », puisque les nations voisines se sont mis à l’art abstrait APRES (du moins, « que l’on sâche »), 3) était membre de l’Institut National de Culture. Le visiteur, en réalité, ne saura pas trop ce que Gerardo faisait avec ses caillous. De mon coté, j’ai une hypothèse: il les lançait sur les Chiliens. La Révolution néolithique n’est pas ce qu’on croit.

Les deux écrits ici reproduits se situent au tout début de la visite (respectivement à l’entrée du parcours, et dans la troisième salle; entre les deux, une salle contient essentiellement des photos de paysages idylliques). Ils sont en quelque sorte la façade idéologique du musée, ce qui implique deux observations contradictoires. D’une part, comme façade, elle est égide et discours poltiques: c’est que le Musée de la Nation crie sur la place publique péruvienne – et étant donné que celle-ci est une foire, on ne s’étonne pas qu’il dise des bêtises (car, redisons-le, IL N’Y AVAIT PAS D’EXPERT PERUVIEN IL Y A 5000 ANS, pas plus qu’il n’y avait d’expert français ou belge, ou chilien, et la notion d’hommage à l’ANTIGUO PERU équivaut au culte, aujourd’hui un peu dépassé, de Vercingétorix). D’autre part, elle n’est que la façade, et ce qu’elle recouvre ne lui correspond pas nécessairement. Ici, on peut même voir une forte opposition spatiale entre le niveau scientifique le plus bas (la façade) et celui le plus haut (la partie consacrée à Pachacamac, tout en haut, au dernier étage, au fond à droite, dans un couloir plus étroit, avec plus de textes, là où, je le redis, il fait trop chaud)[1].

Est-il choquant que le Musée de la nation produise un discours nationaliste, mette en avant le passé préhispanique, jette un coup de projo sur les « racines » andines du pays etc ? Le musée, au contraire, ne participe-t-il pas au projet de réconciliation nationale ? Mon point de vue: on peut envisager qu’un musée national s’adonne à tout cela (comme en passant), que cette activité soit le coût médiatico-politique de son existence, mais à condition que ne soient pas transgressées à ce point les règles du sérieux scientifique. En outre, en disant des âneries, ne risque-t-on pas plus de produire des ânes que des Jorge Basadre ? Une précision: je ne vois pas ici de différence structurelle avec les compromissions de nos institutions culturelles françaises; seulement leurs effets sont ici moins limités, plus grossiers.

J’invite mes amis intéressés par ces problématiques à visiter le site web de l’Instituto Nacional de Cultura, dont dépend le Museo. On y découvre que la notion de patrimoine y est aussi inflationniste et confuse qu’en France. « Patrimonio » s’y décline en  culturel, naturel, et vivant (avec notamment « nos langues », « une table diversifiée », « fêtes populaires, milénarisme contemporain », « des mains créatives en art populaire », « sons et rythmes péruviens »).


[1] Cela sent fort la juxtaposition de corps professionnels. Le poste de directeur du Museo est un poste politique, comme celui de la BnF, de Beaubourg, etc. Le Museo a aussi des conservateurs. Deux visions, deux cultures, deux discours qu’en fin de compte on retrouve dans de nombreuses institutions culturelles publiques de par le monde…

Une merde qui ne se dit pas: appel à traduction

avril 14, 2007

Cela fait une heure et demi que m’agace une phrase de l’auteur dont je lis en ce moment les « Cuentos completos », le célèbre Alfredo Bryce Echenique. Celui-ci est connu pour son style oral, son regard ironique sur la société péruvienne, son passé parisien (il n’est pas sans partager cette dernière caractéristique avec le président actuel, l’ancien recteur de San Marcos, etc, la moitié de l’élite intellectuelle du pays). Sa relation avec la ponctuation est assez libertaire, et il aime introduire du discours direct dans le récit sans s’embarasser des correspondantes conventions typographiques. C’est un fait de style, qui ne doit donc pas poser de problème de traduction. La phrase suivante, cependant, m’ennuie [mon clavier ne connait pas l’accent espagnol] :

« Despues penso en Daughter y se dijo, Daughter, en la que me he metido. »[1]

 Je ne suis pas linguiste. De la traductologie, il ne m’a été donné de connaître qu’une introduction plus pratique que théorique : le cours de latin d’Alain Le Gallo, professeur exagérement brillant et narcissique, auquel ce post est un modeste hommage. Je reviens à la phrase… Pose problème le féminin: est évidemment sous-entendu « mierda » ou un équivalent. Le français, me semble-t-il, impose le neutre ou l’explicitation. Soit une alternative. Sur-traduction: « la merde dans laquelle… », ou sous-traduction: « ce dans quoi… ». Fait de style et fait de langue à la fois, il faudrait pour rendre cela en bonne méthode trouver un équivalent à « je me suis mis dans la merde », et ensuite soumettre cette expression à une déformation stylistique équivalente à l’ellipse faite par Bryce.

En tout cas, il y en a un qui est dedans, c’est l’ami Alfredo, qui a sur le dos depuis quelques semaines, des procès pour plagiat (voir, par exemple ici, ici, ou, plus sympathique pour l’auteur de La vie extraordinaire…, ). 

Le second terme du titre de ce billet est à prendre au premier degré. En particulier, si un(e) de mes ami(e)s auxquels il arrive parfois de se trouver dans une bibliothèque consultait une traduction française et m’indiquait la solution qui y est retenue, je lui offrirais au choix un bonnet péruvien ou une bière belge.

[1] A. Bryce Echenique, « En ausencia de los dioses », dans Cuentos completos, Lima, 2006, vol.2, p. 43

Un plagiaire par anticipation: Alphonse Esquiros

avril 12, 2007

Homme politique libéral, Alphonse Esquiros (1812-1876) s’exile après le coup d’Etat de 1851. Il rejoint d’abord la Belgique, puis passe en Angleterre. De Londres, il écrit des chroniques publiées dans La Revue des deux mondes et réunies progressivement dans une série de volumes édités par Hetzel et portant titre L’Angleterre et la vie anglaise. Dans une introduction, Esquiros définit son projet. Plagiant par anticipation Max Weber et Pierre Goubert (et véhiculant en fait un vieux cliché), il dit avoir d’abord été tenté par une réflexion sur la puissance et l’heureuse destinée des nations protestantes. « J’écartai pourtant ce point de vue jusqu’à nouvel ordre, et cela pour plus d’une raison. » Il n’en donne qu’une: le sujet de thèse est déjà déposé (« il y avait le danger de se rencontrer dans cette voie avec d’autres écrivains français qui avaient déjà signalé les grandeurs du gouvernement anglais »), mais en l’absence d’un fichier de Nanterre, on peut penser qu’il s’agit d’un faux motif, voire qu’en évoquant le thème, notre Alphonse n’a fait que consacrer à un passage obligé. Il poursuit:

« Abandonnant dès lors tout parti pris, toute idée préconçue, je me mis à étudier sans beaucoup d’ordre, et pour ainsi dire, comme ils me tombaient sous la main les feuillets épars qui composent le livre de la civilisation britannique. » (p. 6)

Le but de l’auteur est de lutter contre les préjugés – en particulier les préjugés nationaux qui forgent les inimitiés, mais pas uniquement:

« Il y a pourtant un préjugé beaucoup trop répandu et contre lequel je saisis cette occasion de protester. On se figure en général que les étrangers n’entendent rien aux affaires de leurs voisins et ne connaissent que leur pays. Je me demande si ce n’est point tout le contraire qui est vrai. L’habitude de vivre dans un milieu social, où l’on est né et où l’on s’enracine de jour en jour par la lente et incalculable puissance de l’habitude, émousse très légèrement la délicatesse des impressions. Juger, c’est comparer; or les éléments d’une comparaison manquent à la plupart de ceux qui veulent porter un jugement sur leur propre nation… » (p. 10)

D’une pierre, deux coups: anthropologie comme révélateur de ce que l’évidence a rendu invisible; perspective comparatiste. Parmi les textes d’Esquiros, on trouve des considérations sur « l’utilité sociale des petits métiers » londoniens, « chauvinisme n’est pas patriotisme » etc.

Je vais essayer de me procurer les cinq volumes sur E-bay. Je consulterais volontiers, aussi, un article de la French Review consacré à l’oeuvre d’Esquiros, mais cela attendra quelques mois.

Une bibliothèque nationale qui a de l’humour

avril 10, 2007

A la Biblioteca nacional del Perú, « los menores de 5 años tienen acceso gratuito ». Comme quoi je puis faire court. Et toc.

Péruviennes, beauté, champignons et supermarché

avril 8, 2007

Il est licite de trouver étrange ou stupide le titre de ce post, et à moi de préciser les conditions de son élaboration. Comme chacun sait, un blog est référencé d’abord par des étiquettes (tags) et catégories, ensuite par les titres des posts, ensuite éventuellement par le contenu. Les anxieux de l’internet qui y voient un maelstrom vertigineux où toutes les voies mènent à la perdition (au sens premier et correct, ou pas) seront réjouis et confortés par une révélation: de mon blog, le post qui ces derniers temps a connu le plus franc (tout est relatif, quand même) succès est celui consacré à une pratique culturelle centrée sur la volaille, et intitulé « télé, foot et poulet ». En effet, de nombreux et, je n’en doute pas, sympathiques internautes  m’ont découvert au cours d’une recherche sur un événement affectant un autre rite, en l’occurence le changement de chaîne de la retransmission dominicale et résumée de la semaine footbalistique. « Télé-Foot » m’ayant rendu célèbre (enfin, tout est relatif), je me suis promis de ne jamais m’interdire d’employer des mots clés un peu factices dans l’élaboration des titres. Je commence très soft avec « beauté », « champignons », « supermarché », qui devraient amener à ce blog consacré à la Ville des Rois un public oecuménique constitué des afficionados de Jean-Pierre Coffe, des lectrices de Marie-Claire, des ménagèr(e)s du net, des amateurs d’hallucinations et cetera, et cetera, et alia. Qu’on se rassure, j’éviterai tant le vocabulaire pornographique que les références star-académiques.

Par ailleurs, il se trouve que je vais effectivement parler d’un supermarché, de beauté corporelle, et de dermatologie. Il se trouve encore que dans un univers machiste la distinction sociale par la beauté passe d’abord par la distinction sociale par la beauté des femmes, et que je vais donc surtout parler des Péruviennes. Mon titre n’est donc pas traître.

« Tu devrais mettre des gants ! » Je répondis à mes collègues bibliothécaires qu’à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France – qui esthétiquement et sémiotiquement a beaucoup à voir avec les immeubles fortifiés de la haute bourgeoisie liménienne – ni les lecteurs, ni les conservateurs ne mettent des gants, idem à la National Library of Scotland, idem à la Thomas Fisher Library de Toronto… Blablabla, je sens déjà que je devrais me faire plus discret sur mes voyages (mes privilèges), quand on me répond gentiment, avec une once de commisération, « il ne s’agit pas des livres, mais de te toi: tu vas attraper des champignons. » Ah ? C’est un fait, la plupart des collections des bibliothèques des pays très riches sont chimiquement ou biologiquement (je ne sais pas comment on doit dire) stabilisées et neutralisées, alors que la salle des périodiques de la Faculté des lettres, au troisième étage sans ventilateur dans une des villes les plus humides du monde constitue probablement un Disney World de nos amis hongos. Pourtant, j’ai peine à croire que se laver les mains ne suffit pas. Une camarade me montre ses doigts: plusieurs cicatrices, un champignon chronique. Rien d’extraordinaire dans un monde ou l’état intact de la peau est un privilège de classe. Car ce ne sont pas les livres qui sont en cause (m’enfin), mais l’habitat et le budget santé des familles.

Le Wong de Miraflorès. Wong est la marque de grande distribution la plus classieuse; sa sous-marque, Metro, est déjà très correcte ! (Une parenthèse: à Lima, faire ses courses dans un des nombreux supermarchés – quelque soit l’enseigne – coûte plus chèr que les faire dans les marchés et/ou les petite épiceries de quartier.) Le Wong de Miraflorès est situé sur l’Ovalo Gutierrez, un endroit très bien avec un grand cinéma, un Starbucks, une libraire assez importante, et où débouchent de nombreux axes chics. A l’intérieur, on trouve des airs de mall américain, avec une fontaine et des bancs en bois sur lesquels on peut se poser et boire un expresso très correct. Les produits sont les meilleurs de la ville : fromages français (« fourme de Ambert », « bleue d’Auvergne », « reblechon »…), pâtes italiennes, saucisses suisses (je ne sais pourquoi, mais on ne saurait minimiser l’importance de la saucisse suisse au Pérou…), cafés fair-trade et organiques, etc, etc, et alia. Habitant assez près (bien que dans une cuadra à peine plus clase media), j’y vais environ une fois par semaine pour acheter de la viande argentine (c’est le seul endroit où l’on peut procurer un assez bon steack).

Revenons-en à la hierarchie sociodermique. Nous autres français vivons dans un pays très riche où les services de soins et les conditions d’hygiène ont progressivement réduit le fonds de commerce des médecins spécialistes de la peau aux maladies rares et au traitement de l’acnée juvénile. Par conséquent, quand nous pensons à la valeur sociale de la peau, nous pensons uniquement à sa couleur, au racisme. Soit dit en passant, nous nous interdisons ainsi de comprendre un lieu commun de notre littérature (XIIe-XIXe siècle, au moins), dans laquelle l’évocation de la belle peau blanche et des antagonistes « brulures du soleil » ne saurait recouper le couple clair/mat, du moins pas celui en vigueur dans notre système de représentations[1] . Les études consacrées par M. Pastoureau aux couleurs suggèrent qu’il n’y a probablement aucune continuité « de tout temps… » dans l’évocation de la blancheur de la peau; sans nous hasarder à faire une étude en deux minutes, il suffit de mentionner qu’à Rome c’est « cultus » qui définit le mieux la beauté corporelle (et plus que la blancheur, c’est l’éclat qui est évoqué), tandis qu’au Moyen Âge chrétien, l’obsession de la blancheur a bien sûr des origines morales corroborées par un rejet du maquillage. Et une lecture littérale ou anachronique du cliché, postérieur, qui oppose la peau bronzée du paysan au blanc épiderme de la marquise, n’est pas sans poser problème dans la Normandie de Madame Bovary… En revanche, si la couleur est un fait culturel (et donc un fait spécialement soumis aux changements historiques), on peut postuler que l’opposition entre une belle peau et une peau vérolée, opposition plus proche de la nature du corps, a moins varié en tant que différence. En d’autres termes, plus que le Gaffiot, une visite au Wong de Miraflores permet d’appréhender la beauté de Didon.

Ce n’est pas qu’il n’y ait pas aussi et encore des différences de couleur dans la société liménienne. Au contraire. Peu ou pas de chollos (indiens des Andes) dans ledit supermarché, mais beaucoup de criollos (type européen), voire des gringos (moi). Mais cette ségrégation-là, cela se sent, est sur le déclin. Surtout, pour peu qu’on descende un tout petit-peu dans la hiérarchie sociale (un autre supermarché un peu moins coté mais dans un quartier tout aussi huppé), elle s’efface de plus en plus vite. En revanche, Dios Santos, quelles peaux ! Tout simplement nettes, lisses, quelconques. Mais une immersion quotidienne dans des bus, des rues, des bureaux où chacun porte la grosse cicatrice d’une vaccination faite à la va-vite, des traces de chûte, parfois de champignons grattés etc – traces que très vite on ne voit plus – rend visible, au Wong de Miraflorès, le « splendor » latin.

La prolifération des pharmacies est une maladie parisienne. Ici, innombrable est la quantité de salons de beauté. Règne de l’image ? Bien sûr, mais aussi des corps différents, qui commandent de singulières différences sociales.


[1] La bibliographie sur l’histoire de la beauté est abondante (Vigarello, Eco et compagnie). Plus intéressant, un volume que je n’ai pas pu consulter (c’est quasi une blague de le dire, vu l’état des collections des BU péruviennes), celui sur la peau publié dans la collection Micrologus, qui contient notamment un article de Danielle Jacquart: . Et voici une impressionnante étude lexicale comparée: http://www.phil.muni.cz/rom/erb/6duchacek65-opraveno.rtf

Un objet culturel singulier: la « revista »

mars 31, 2007

La bibliothèque de la Faculté des lettres de l’UNMSM m’a demandé d’organiser une exposition « de las mejoras revistas que tenemos », dans le but d’attirer vers une salle des périodiques peu fréquentée un nombre croissant d’étudiants provenant des cinq écoles de la faculté (littérature, art, bibliothéconomie, communication sociale et pédagogie). Personnellement, j’en suis fort aise car cela me donne l’occasion de découvrir un tas de revues académiques et culturelles sudaméricaines (un petit coup de coeur pour les revues cubaines, pleines de clichés «  »soviétiques » » mais au dessin très soigné). Mais il faut reconnaître que cette collection, au regard des critères des bibliothèques des pays très riches, est mauvaise: entièrement constituée de dons, elle est très irrégulière, et assez disparate. Pourtant, les rares personnes qui connaissent son existence lui reconnaissent un certain prix.

Dans le salon de l’appartement que je partage avec un péruvien, Henry, et une allemande, Sabrina, se trouve un beau meuble qui entre autres fait office de présentoir, et présente des revues très diverses et sans intérêt: un ou deux magazines féminins, quelques numéros du bulletin du P.S. français (héritage d’un de mes prédecesseurs dans la coloc – la série est d’ailleurs beaucoup plus suivie que les collections sanmarquiniennes, puisqu’on continue de recevoir régulièrement la propagande du parti politique avec les photos de S.G. et tout), quelques magazines produits par des offices du tourisme de pays variés etc. Personne ne les lit, jamais. Personnellement, au début, je trouvais cela assez moche.

Troisième lieu, et une photo: une « libreria » de la fameuse rue Quilca, dans le centre historique de Lima. La partie la plus fréquentée de la boutique est une suite de tas de « revistas » – d’autres officines concurrentes ne vendent que des revues. Et un peu plus loin, dans la rue des opticiens, on vous interpelle: « lunettes ? lunettes de soleil ?… revues ? » Certes, le bulletin de telle université bolivienne de la première moitié du XXe siècle, conservé à San Marcos, se distingue par certains aspects du magazine, vendu rue Quilca, intégralement consacré à l’obtention des plus beaux ongles du monde. Pourtant, l’un et l’autre à leurs manières détonnent… et sont rapprochés par un mot unique. En outre, au sein même de la collection universitaire, on trouve – erreur du hasard, ou fait de société – des documents inattendus, tel un numéro du magazine commercial d’Air France… Je fais ici l’hypothèse (peu ambitieuse) que l’objet désigné par le vocable « revista » a une valeur sociale distincte de celle de la « revue » française, est une réalité différente. Voici quelques pistes de reflexion sur ce thème, je vous les soumets…

Je pars d’une observation: le fait que les revues, toutes les revues, au Pérou se conservent (plus qu’ailleurs, tout est relatif) induit une sorte de contradiction entre l’objet et son contenu. En France et dans les autres pays très riches, la revue offre une cohérence entre le contenu et le support, l’un et l’autre étant éphémères : la mode et l’actualité, les deux principaux champs qui s’expriment via ce support, sont par définition provisoires (idem, mais dans une moindre mesure, on peut dire qu’une revue académique propose un « state of the art » qui a priori n’a pas vocation à se maintenir dans le temps, mais qu’on conserve a posteriori pour différentes raisons liées aux impératifs du champs scientifique, notamment la nécessité de pouvoir contrôler l’évolution de la connaissance). Or, autant qu’en Europe, les revistas vendues à Lima sont dédiées aux choses futiles. Leur vente différée sur les marchés et dans les rues estudiantines, leur pérenisation sur un meuble de mon appartement, ou leur amusante intrusion entre deux volumes poussiéreux postérieurs à la Guerre du Pacifique (parce que sinon ils seraient à Santiago), tout cela indique que l’objet « revista » est doté au Pérou d’une longévité qui le distingue de la revue. Pourquoi ?

Les deux raisons principales pourraient bien tenir en quelques mots: prestige de l’écrit original + puissance de l’image. Le second terme est bien connu, et n’a rien d’étranger au monde médiatique des pays très riches. Le premier, en revanche, peut-être en crise à l’heure des engouements numériques dans nos pays, mérite d’être mis en valeur comme fait culturel singulier, et contextualisé. Le livre original neuf ne se vend presque pas au Pérou. Même un groupe bénévole compétent et investi dans la promotion de l’édition péruvienne comme Libros Peruanos est souvent dans l’impossibilité de se procurer les livres qu’il décrit sur son site ! Les quelques librairies indépendantes de Miraflorès n’attirent que la bourgeoisie et leurs fonds demeurent assez limités. Dans une écrasante majorité de la société, le livre péruvien (i.e. consommé par des péruviens) est donc absent ou photocopié. D’autant que le livre d’occasion reste « assez » cher (pour donner une idée, mes amis de San Marcos font une forte différence entre acheter un livre 4 soles, ou 6 soles, différence mathématiquement évidente, mais rapportée en euros, dérisoire)… En revanche, les revistas sont vendues entre 1 et 2 soles (25 à 50 centimes d’euros) l’unité. Dans ces conditions, l’objet revista pourrait bien assumer une fonction de mise à disposition de l’écrit original auprès d’un large public, témoignant du même coup d’un fort prestige de l’écrit et du livre – prestige peu surprenant dans une société où les niveaux d’éducation et d’alphabétisation sont encore très irréguliers. Il m’est arrivé de croiser dans les magasins de « revistas » des clients visiblement en cours d’apprentissage de la lecture.

Revues Revistas Quilca Lima Libreria

(billet écrit très tard avec beaucoup de mojito à l’esprit, pouvant être repris et corrigé par la suite)

Lima Calling: le Punk Rock est né au Pérou

mars 28, 2007

Le Jirón du Mariscal Miller, à sa cuadra 21, est le dépositaire d’une curieuse mémoire…

Punk rock au Pérou: Los Saicos

« EN CE LIEU EST NE LE MOUVEMENT PUNK DANS LE MONDE.
DEMOLITION !!!!!

Les Saicos, groupe de rock de Lince [un district de Lima] qui en 1964 ne jouait que des compositions.  
Le 15 mars 1965 ils enregistraient leur premier disque, un rock’n roll agressif et sauvage qui montrait une attitude sans précédent. A partir de ce moment, ils exerceraient une influence sur la musique, pour toujours.
Ils furent les premiers, dans toute l’Amérique du sud, à enregistrer uniquement des compositions personnelles, anticipant le son qui devait à la fin des 70’s dominer le monde: le PUNK ROCK.
40 ans plus tard, ils sont encore redécouverts par les nouvelles générations.
La municipalité de Lince reconnait leur mérite éternel [lit.: le mérite de ne pas avoir passé de mode], et les décore de sa plus haute médaille civique.
(…)

Cesar Dario Gonzalez Arribasplata
Maire du district de Lince

Lince, 27 mai 2006″

Plus d’infos sur ce groupe influencé par les Beatles, très commercial en son temps (et donc finalement peu punk), et dont la musique est effectivement assez « hard », sur la wikipedia  et sur un site de « hinchas » (fans) qui met en ligne quelques chansons.

Télé, foot et poulet

mars 26, 2007

Une polleria connue du Jirón de la Unión. Deux quartos de pollo a la brasa, une salade chacun, des frites recouvertes de mayonesa, d’aji verde, de kechu, de mostasa (américaine): les quatre cremas qui font la joie du jeune liménien. Que calor. Surtout  que face à nous, enfin face à toute la clientèle, l’équipe junior nationale n’a pas encore été vaincue par son homologue argentine. La chose est d’importance, car si l’actuelle équipe nationale péruvienne est nulle et alcolique, les espoirs, eux, semblent prometteurs. L’ensemble des pollivores suit donc avec une attention particulière, rythmée de « ahh » masculins et – chose plus estrange pour le parisien débarqué – de « ouuuuyyyees » stridents et féminins, la « pelota » – et repelote. Et soudain, consternation tellement générale que j’éprouve moi même un certain ressentissement. L’écran s’est rempli de la tronche d’Alejandro Sanz, chanteur espagnol connu et surtout en tournée au Pérou. On appelle les « mosos », qui évidemment font comme si de rien, puis les hommes se lèvent pour faire face à la situation. Deux atteignent les boutons situés au bas des téléviseurs – photo d’une vie manquée, pour cause d’excès d’aji verde sur les doigts – mais, malgré des efforts répétés, ne parviennent pas à retrouver le bon canal. Explication de Javier Arnao, mon pote sanmarquinien et accessoirement voisin de table, étudiant en linguistique, fan de foot, bref un érudit dans la crise : « tu sais ce qui se passe ? le patron a changé la chaine pour faire partir les gens. Le foot, c’est une arme à double tranchant: ça fait venir les clients, puis ça les fait partir. » Et de fait, cinq minutes plus tard, la voix à vrai dire gonflante d’A. S. a disparu, et les Péruviens « sub-17 » (moins de 17 ans) manquent une occasion. Un repas mémorable.

 Foot Polleria Bar

Un éléphant blanc à Lima

mars 26, 2007

Un « elefante blanco », c’est un édifice devenu fantôme, éventuellement après une période de succès éphémère. Ainsi, le centre commercial Camino Real, lieu fréquenté il y a quinze ans par la haute société, est aujourd’hui déserté par les clients et les boutiques (j’ai trouvé a posteriori un post qui en parle). L’immeuble ici photographié est situé à 200 m de la mairie du quartier huppé de Miraflorès, et son entrée est localisée sur l’assez prestigieuse Calle Shell. Il est donc en pleine zone « pituca » (richarde)… Pourtant, passés quelques étages bel et bien habités, la construction n’a jamais dépassé le stade du gros oeuvre. Très liménien. Moi j’aime bien.

Un éléphant blanc à Lima (construction inachevée)