Trésors et patrimoine péruviens pillés: traitement médiatique

Aujourd’hui, alors qu’assis à une table de la cafétéria, j’attendais que Marion, ma copine, afficionada d’archéologie et de visite à Lima, épuise, aux étages, jusqu’au dernier pot les ressources du grand Museo de la Nacion, il m’a été donné de lire un article du supplément du jour au principal quotidien péruvien, El Commercio, qui évoquait des centaines de pots et bijoux qui eussent pu prolonger mon attente, s’ils ne se trouvaient près de Munich, dans une collection privée constituée de plusieurs centaines de pièces, dont certaines de premier ordre, sorties illégalement du territoire post-inca.  

« Parler des trésors du Seigneur de Sipán ou du Seigneur de La Mina, c’est se réferrer au legs historique qui remplit d’orgueil tout péruvien. » La première phrase de l’article s’inscrit dans le registre patriotique. Qui connait un peu les contradictions du patriotisme culturel péruvien (qu’on pense à la guerre du Pisco) sait que l’argent n’est pas loin, et qu’il n’appelle pas de transition. Sans transition, donc: « de plus, toute cette richesse culturelle devrait servir à augmenter le dispositif (circuito) touristique du Pérou. »

Le personnage qui fait l’objet de l’article est Anton Roeckl. De lui, on nous dit que rejeton d’une riche famille industrielle allemande (cuir, textiles), il mit la première fois en 1964 les pieds au Pérou pour développer l’industrie de la bière. Qu’il rencontra alors un vieux huacero professionnel qui, incapable de se déplacer, lui enseigna le métier en échange de ses services. Qu’il prit goût à la chose et, dans les décennie 1970 et 1980, multiplia les voyages en remplissant bien ses valises… A partir de la fin des années 80, les premières mesures de sécurité à l’aéroport l’obligèrent à prendre des mesures, lui aussi, de précaution. Depuis quelques années, il a un ami péruvien qui partage sa passion et ses méthodes: Raul Apesteguia. Celui-ci récupère tout, et Anton lui achète, légalement, les pièces. Parfois, ils utilisent ensemble des passeurs. Ils approchent des cercles mafieux, et Raul est assassiné en 1996 chez lui, par deux sicaires, dans son appartement de la Residencial San Felipe (là où habite mon chef et ami Alberto…). Auparavant, ledit Raul a eu le temps de mettre son ami Anton sur le coup de ce que l’archéologue Walter Ava, cité par l’article, nomme « le plus grand pillage (saqueo) perprété dans ce pays depuis la Conquista »: le passage à l’étranger d’un grand nombre de pièces majeures provenant du site de La Mina.

Comment sait-on tout cela ? C’est Anton Roeckl lui-même qui le raconte, affirmant avoir changé de camp, lui qui finance aujourd’hui une fondation qui lutte contre le pillage. Exploitant un argument classique des anciens pays impérialistes, et au demeurant souvent largement vrai, il affirme avoir sauvé les pièces de l’abandon et du vandalisme. Ce qui n’est pas du goût du journaliste, visiblement francophile : « Tel un personnage d’un roman de Camus, Roeckl raconte tranquillement son histoire sans trouver aucune immoralité dans ses actes et explique comment, durant des décades, il a sorti du Pérou des centaines de pièces d’une valeur historique incalculable (…) Malgré tout cela, Roeckl n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi son « hobby » bien particulier est à présent si critiqué. C’est comme si, dans son obsolète logique personnelle, Roeckl considèrait avoir fait une bonne action en « sauvant » ces trésors qui autrement auraient pu tomber dans les mains des péruviens barbares et non civilisés, et qui sait ce qu’ils auraient pu faire avec ! »

L’article est intéressant, mais tombe par endroits dans les travers d’un journalisme peu déontologique. En particulier, au milieu de l’article, que vient faire une section entière consacrée au fait que la famille Roeckl s’est probablement enrichie dans l’orbite des camps de concentration ? Enfin, on est fortement tenté de rebondir sur la conclusion de l’article: il est parfaitement certain que si les pièces volées par Roeckl n’avaient pas été volées par Roeckl, elles auraient été volées, puisque c’est précisément ce qui s’est passé ! En d’autres mots, la responsabilité la plus grave incombe aux institutions péruviennes qui n’ont pas su empêcher, ou n’ont pas trouvé si terrible que cela, le pillage des objets patrimoniaux.

Bien plus, on pourrait se demander si l’usage de l’adjectif « patrimonial » n’est pas ici problématique. Aujourd’hui, cela ne fait aucun doute, l’opinion publique regrette que les « trésors » de La Mina ne soient pas au Museo de la Nacion, en train d’être scrupuleusement observés par Marion, touriste et licenciée d’archéologie à la Sorbonne. Mais visiblement, lesdits tessons et orfèvreries étaient loin d’être patrimonialisés au moment où ils ont été emportés, dans l’indifférence, en Allemagne.

Pour faire contrepoids, un encadré, dont l’existence graphique sur la page est légère et précaire, titre: « Nous ne protégeons pas le patrimoine » (« no cuidamos el patrimonio »). Il s’agit de quelques remarques formulées par l’archéologue Ruth Shady. « Le registre et l’inventaire périodiques des pièces est une priorité (…) L’INC [Instituto Nacional de Cultura] devrait travailler avec la police pour qu’elle agisse dans les sites où l’on sait que des pillages ont lieu, que ce soit par la destruction opérée par les vandales, ou par l’occupation des terres ». Elle pense notamment à certains sites du sud du Pérou, liés à la culture Paracas, encore mal étudiée.

D’une grande double page du Commercio, il ressort donc qu’un pseudo-aventurier allemand a dans sa maison un grand nombre d’importants objets issus des cultures précolombines (sans qu’il soit fait mention d’une possibilité de les récupérer), et, entre de petites parenthèses, que l’Etat continue de ne rien faire.

(Note: dès que je maîtrise les notes de bas de page, j’indique les références bibliographiques.)

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2 Réponses to “Trésors et patrimoine péruviens pillés: traitement médiatique”

  1. Rémi Says:

    Que l’archéologue en chef m’arrête si je dis des bêtises mais il me semble qu’archéologiquement, les objets ne sont pas si importants que le contexte dans lequel ils sont trouvés. Le fait de rapatrier ces trésors au musée nationale serait donc certainement très bon pour l’orgueil national, éventuellement pour le tourisme (et encore), mais scientifiquement ce ne serait pas la panacée.
    La solution serait de protéger les sites archéologiques, de lutter contre les pillards et d’engager des fouilles des sites les plus importants, mais je doute que ce soit dans les priorités et même les possibilités du Pérou (même l’Italie connaît de tels problèmes dans les sites étrusques). J’ai cru comprendre qu’il existe des plaines péruviennes où le touriste marche sur des tibias de momies et n’a qu’à se ramasser pour récolter et ramener dans son bagage à main des bouts de textiles du XVe siècle…

  2. marion Says:

    Il est vrai que la sacro-sainte unité stratigraphique (US pour les intimes) est devenue presque aussi importante que le non moins fameux trou de poteau parmi les archéologues, et que les archéologues chasseurs de trésors (trésors que l’on peut voir dans nos grands musées occidentaux) n’ont guère d’estime. Toutefois, notons quand même que les objets en eux-mêmes, même isolés et sortis de leur contexte, ne sont pas sans intérêt scientifique, comme semble l’indiquer le commentaire précédent. Tout d’abord, si le pilleur a bien fait son travail et s’il accepte désormais de coopérer, il devrait être possible de recueillir un certain nombre d’éléments sur le contexte des trouvailles. On peut aussi penser à des analyses plus fines des objets, qui permettraient par exemple de déterminer l’origine de la matière première et d’ainsi mettre en relief l’existence de contacts commerciaux entre aires géographiques. Mais vu que je ne connais rien aux pièces qui ont été volées, c’est un peu difficile de se prononcer.

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