Deux ou trois éléments d’histoire du Machu Picchu (XXe-XXIe siècles)
mai 24, 2007 by davidjoLa campagne menée depuis quelques années en faveur de l’érection du site au rang de merveille de monde a suscité des réactions antagonistes. Largement soutenue par l’Etat et les agences de voyage qui y voient un moyen de promouvoir l’industrie touristique péruvienne, elle est critiquée par des individus issus du milieu des sciences sociales, notamment dans la blogosphère (exemple). Ils soulignent que cela ne ferait qu’accentuer encore le fossé entre le pays et un site archéologique et culturel exclusivement visité par des touristes étrangers, sans que soit maîtrisé l’impact sur la population locale. Vous pouvez votez. Auparavant, voici quelques notes de lecture tirées d’un article riche d’informations (mais dont les ”problématiques” ne sont pas entièrement convaincantes - le texte est en outre assez mal construit): Mariana Mould de Pease, “Un dia en la vida peruana de Machu Picchu: avance de historia intercultural”, dans Revista Complutense de Historia de America, 27 (2001), p. 257-279 (disponible en ligne).
L’article s’intéresse à la figure célèbre de Hiram Bigham, le “découvreur” du site. Plus qu’au 24 juillet 1911 (arrivée d’Hiram au site), c’est au dimanche 17 octobre 1948, que renvoie le titre de l’article - “un jour dans la vie péruvienne du Machu Picchu” - qui se veut aussi un (lassant) rappel du fait que le Macchu Picchu n’a pas attendu Hiram Bigham pour exister, et qui oppose implicitement la nationalité péruvienne (et oui, le Pérou est un pays inca) du site à celle plus anglosaxonne du docteur de l’université de Yale, etc.
Le 17 octobre 1948, Hiram revient au Pérou après 30 ans d’absence, et au milieu d’une cérémonie très officielle, inaugure la transformation du vieux chemin inca en piste pratiquable par automobiles. Laquelle route porte son nom. En 1924, le train reliait Cuzco à Aguas Calientes (un village transformé en ville-dortoir touristique). En 1975, 1982 et 1998, le gouvernement central tente d’imposer la construction d’un téléphérique: la population locale, ou plus précisément les autorités locales s’y opposent, à la fois parce qu’ils trouvent l’idée mauvaise et selon une logique institutionnelle de rapport de force centre/périphérie. Il est intéressant de noter que leurs victoires successives ont été essentiellement liées à des démarches auprès de l’UNESCO, et à l’intervention de cet organisme mondial. Deux mondialisations possibles ? Voilà pour une brève histoire événementielle des chemins d’accès au Machu Picchu.
Dès le départ a été perçue une opposition entre deux cultures. Du coté des pays riches, une culture écrite, une culture du récit de voyages doté de certaines règles, une culture du bien-être économique. C’est ainsi qu’Hiram Bingham est prisonnier de sa propre culture, lui qui après avoir donné à voir Machu Picchu comme le lieu idéal d’une exploration solitaire de l’Amérique, a organisé le pillage du site avec la complicité de la classe politique (c’est l’origine d’une collection d’objets archéologiques conservée à Yale), lui organise son récit pour s’autoproclamer “découvreur” du site, lui surtout qui n’a jamais cessé de le regarder comme un lieu mort et statique, qu’il se devait d’incorporer à l’histoire universelle du monde. Dès 1913, pourtant, il savait que sa manière de procéder ne plaisait pas à tout le monde (correspondance), et de 1915 à 1948, il ne mit pas les pieds au Pérou. Son retour fut pourtant triomphal. Trois semaines plus tôt, un coup d’état militaire avait lieu. Deux semaines plus tôt, le second Congrès Indigéniste Américain est annulé par le nouveau pouvoir en place. Hiram Bigham était invité à cette réunion, dont l’annulation “supprima une bonne occasion d’incorporer le dábat archéologique, historique et anthropologique sur le Machu Picchu à la vie quotidienne du pays.” En 1961 était célébré le cinquantenaire de la “découverte”, et on insista encore plus sur l’urgence de développer les infrastructures d’accueil.
“Entre 1948 et le nouveau millénaire s’est crée une large brèche entre l’histoire orale et l’histoire écrite de Machu Picchu. Cette brèche fut une petite fissure entre 1565 et 1911, qui commença à s’élargir et à s’approfondir quand Hiram Bigham s’y introduit. Dans les années 90, la même brèche a atteint des dimensions incommensurables dues aux manoeuvres politiques opérées depuis le secteur “tourisme” du gouvernement central à fin d’atteindre le contrôle de l’accès à Machu Picchu…”
Mariana Mould de Pease appelle à un dialogue inter-culturel sur Machu Picchu. C’est très à la mode.
Billet écrit à San Marcos avec en fond sonore deux plans: “I want to know what love is” (Foreigner, 1984); les cris de protestation d’une “manifestation” étudiante (je n’y vais pas, car elle ne change pas d’une semaine sur l’autre).

